La démostalgie, ce mal qui affecte le citoyen et le politique

Un manifestant tient une pancarte sur laquelle on peut lire
BERTRAND GUAY via Getty Images Un manifestant tient une pancarte sur laquelle on peut lire "France dictature vaccins non" lors d'une manifestation contre les nouvelles mesures de sécurité contre le coronavirus, notamment le pass sanitaire obligatoire demandé par le gouvernement, dans le quartier du musée du Louvre à Paris, le 17 juillet 2021. - Des personnes se sont rassemblées dans plusieurs villes françaises pour protester contre la décision annoncée en début de semaine par le gouvernement d'obliger les personnels de santé à se faire vacciner contre le Covid-19, et les citoyens à se munir d'un pass sanitaire pour la plupart des lieux publics. (Photo par Bertrand GUAY / AFP) (Photo par BERTRAND GUAY/AFP via Getty Images)

DÉMOCRATIE - Le dialogue est rompu car la confiance n’est plus. Ces derniers mois, nous avons été parfois les témoins, souvent les acteurs de scénario imprévisibles qui ont particulièrement mis à mal notre collectif : des mouvements de colère et des manifestations, une crise sanitaire, une urgence climatique sans précédent et même une guerre. Ce contexte a gangrené petit à petit notre société où le mal vivre semble être devenu légion. Cette fracture sociale, alimentée par le désir d’immédiateté insuffle peu à peu la mort du nous.

Depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, des intellectuels, chercheurs, philosophes, professeurs dressent ce même constat alarmant d’un affaiblissement des croyances collectives, fruit d’un désenchantement progressif vis-à-vis du contrat social et dans une certaine mesure de la démocratie représentative. Nous ne faisons plus société, nous faisons désormais système.

Et la lassitude s’est installée, se radicalisant en défiance vis-à-vis des institutions, de leurs représentants mais également de son prochain. Entre guerre des convictions et paix des compromis, notre organisation politique ne nous a jamais semblé aussi fragile, alors même qu’elle représente le fondement de notre collectif. Alors, elle compose sans fin pour tenter d’ordonner le chaos. Entre accélération des décisions, nouveaux rapports au temps, élasticité de l’espace et remises en cause des certitudes, difficile de trouver une ligne de conduite.

Nommer le mal

Cette défiance généralisée vis-à-vis de nos institutions, ce fossé qui se creuse entre citoyens et politiques méritent que l’on mette un mot sur ces maux : démostalogie. De nature à penser notre tristesse, ce néologisme est construit sur le grec demos qui signifie le peuple. Le suffixe « algie » du grec algos se traduit par « douleur » ou « tristesse » en français. La détresse et la tristesse ont peu à peu gagné notre société. Déçus et amers, tristes et désemparés, bon nombre de nos concitoyens éprouvent une profonde perte de repères. Méfions-nous des passions tristes qui crédibilisent les propos les plus simplistes et rendent séduisantes les déclarations les plus nocives.

La démostalgie se matérialise principalement par le regret de ce que l’on a connu ou par une vision parfois fantasmée d’un passé méconnu. Elle se traduit alors soit par un immobilisme conduisant à la mort clinique de la démocratie, soit par des signes de colère constituant un remède pire que le mal.

Une rupture fondatrice

Admettons-le avec la plus grande lucidité : les maux de notre société sont l’expression d’une profonde rupture. Après avoir dressé un tel diagnostic, la principale erreur consisterait à nous laisser gagner par la résignation. Il n’en est rien, car fort heureusement, la rupture n’est pas une fracture. Elle s’apparente plutôt à une déchirure.

Certes nous subissons les ruptures. Pour autant, nous sommes ce que les ruptures ont bien voulu nous apprendre de nous-mêmes. Être rompu c’est également endurer, résister mais aussi se renforcer. Cette rupture est donc l’épreuve de la maturité, une forme de prise de conscience de nos responsabilités face au système démocratique qui malgré tout reste ancré à notre histoire, à notre identité. La situation n’est donc pas irréversible. Il est encore temps d’agir pour panser nos maux !

Alors que sévissent les hérauts du déclinisme, faisons le choix de l’optimisme raisonné. Gardons en mémoire que la rupture offre généralement une autre chance, une forme de renaissance ou de nouveau départ. Acceptons le changement de cap. Assumons-le. Laissons émerger une créativité, un courage, une impulsion collective que seuls les moments de désespoir peuvent produire. Pour qu’elle puisse s’exercer pleinement, la fraternité doit ainsi trouver sa place dans un récit national qui manifeste un attachement à un projet collectif. Le nôtre est épuisé. Réhabilitons le goût du débat. Retrouvons le sens des mots. Le temps presse.

Delphine Jouenne est l’auteure de Démostalogie, de la rupture du citoyen avec le politique (parution prévue pour janvier 2023).

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