Déclin démographique biélorusse : compte à rebours pour le pays ou pour le régime ?

Depuis 2020, deux crises profondes – l’une politique, l’autre sanitaire – ont mis à rude épreuve le système en place en Biélorussie, pays structurellement fragile de l’espace post-soviétique.

Les deux dernières années ont en effet vu l’exacerbation des fractures et des violences internes (répression brutale par le pouvoir du mouvement de contestation des résultats de l’élection présidentielle du 9 août 2020), auxquelles se sont ajoutées de significatives difficultés économiques, les effets d’une pandémie de Covid-19 longtemps niée par les autorités et, depuis le 24 février 2022, l’isolement accru du pays lié à son rôle dans la guerre en Ukraine.

L’ensemble de ces bouleversements font plus que jamais ressortir les nombreux talons d’Achille de la Biélorussie. L’une des principales faiblesses du pays est toutefois peu connue : il s’agit de son évolution démographique.

Un déclin démographique structurel, accentué par les crises récentes

Le déclin démographique de la Biélorussie est attesté par tous les indicateurs, qu’il s’agisse du taux de natalité, du taux de fécondité ou de l’espérance de vie. Comme la plupart des pays issus de l’ex-URSS, le pays voit sa population diminuer. Celle-ci est passée de 10 239 050 habitants en 1993 à 9 408 405 habitants en 2020.

L’une des explications tient à l’émigration. Une partie des Russes qui résidaient à l’époque soviétique en République socialiste soviétique de Biélorussie sont retournés en Russie (5 600 personnes pour la seule année 1990 et plus de 13 000 en 1994) après l’effondrement de l’URSS, tandis que certains jeunes travailleurs qualifiés émigrent, notamment en Europe, aux États-Unis et au Canada, à la recherche de meilleures conditions matérielles de vie et pour fuir le régime autoritaire instauré par Alexandre Loukachenko depuis son arrivée au pouvoir en 1994.

Cette tendance au décroissement de la population a été indéniablement accélérée par la répression en cours depuis l’été 2020, largement médiatisée en Occident courant 2020 mais passée sous un silence relatif depuis le début de la guerre en Ukraine.

Au moins 37 000 personnes ont été interpellées entre mai 2020 et mai 2022 en lien avec la crise post-électorale consécutive à la reconduction du président Alexandre Loukachenko. Certaines ont été condamnées à de lourdes peines de prison. Bon nombre de celles n’ayant effectué qu’un court séjour au commissariat ou en maison d’arrêt auraient subi des violences pendant leur détention.

Ce contexte de violences et de persécutions se conjugue avec une détérioration notable de la situation économique, notamment due au durcissement des sanctions occidentales.

Dans ce contexte, de nombreux Biélorusses, jeunes et éduqués pour la plupart, font le choix de quitter le pays. Selon les statistiques officielles, la population biélorusse a diminué de 94 121 personnes entre le 1er janvier 2021 et le 1er janvier 2022, passant de 9 349 645 à 9 255 524 habitants.

Les principaux pays de destination sont la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, la Géorgie et, plus étonnant peut-être, l’Ouzbékistan, etc. Bien qu’il soit difficile de déterminer le nombre exact de réfugiés et de migrants, car ils voyagent avec une variété de visas, traversant parfois les frontières illégalement, certaines statistiques sont inquiétantes. Le gouvernement polonais, par exemple, a accueilli 15 000 réfugiés en provenance de Biélorussie en 2021. La Lituanie, pour sa part, a délivré plus de 6 700 visas « humanitaires » à des Biélorusses en 2021.

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La pandémie de Covid-19 – dont l’impact réel est difficile à estimer, notamment en raison de la fiabilité douteuse des chiffres fournis par le gouvernement – semble également avoir contribué à la diminution de la population. La Biélorussie affiche un taux de mortalité des personnes infectées de 0,7 % – un ratio « honorable » dont Alexandre Loukachenko s’est vanté en cherchant à justifier sa gestion de la crise sanitaire. Pourtant, en réalité, il n’a mis en œuvre aucune mesure sanitaire pour empêcher la propagation du virus et n’a jamais encouragé la vaccination de la population. Aujourd’hui, moins de 3 % des Biélorusses sont vaccinés contre le Covid-19.

Plusieurs études soulèvent les doutes quant à la fiabilité des chiffres annoncés par les autorités. Un article paru dans Nature affirme ainsi :

« La mortalité biélorusse de juin 2020 a été de 29 à 39 % supérieure aux estimations tandis que la mortalité Covid-19 signalée pour juin 2020 n’était que de 157 cas. »

Enfin, les événements des cinq derniers mois en Ukraine ne peuvent qu’exacerber le problème démographique en Biélorussie. Les craintes quant à une potentielle implication directe de Minsk dans le conflit ukrainien poussent les Biélorusses – notamment ceux qui pourraient être concernés par une éventuelle mobilisation en cas d’entrée en guerre officielle du pays contre l’Ukraine, perspective à laquelle la population est majoritairement opposée – à chercher de meilleures perspectives ailleurs. Depuis les premiers jours du déclenchement de l’offensive, Alexandre Loukachenko s’est positionné en tant qu’allié majeur de la Russie en renouvelant régulièrement des déclarations d’approbation de son homologue russe et en multipliant les gestes de soutien.

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Bien que Minsk n’ait jamais envoyé d’hommes combattre aux côtés des troupes russes en Ukraine, la Biélorussie fournit à la Russie toute l’infrastructure nécessaire pour conduire la guerre et fait désormais office de base arrière pour le Kremlin. Le 25 juin, Vladimir Poutine a d’ailleurs annoncé que son pays livrerait à la Biélorussie « dans les prochains mois » des missiles capables de transporter des charges nucléaires…

La démographie, vrai cheval de bataille du régime…

Paradoxalement, si la tendance démographique actuelle est potentiellement désastreuse sur le long terme pour la Biélorussie, et donc pour son régime, elle facilite toutefois le maintien à court terme de ce même régime.

Loukachenko conduit depuis 1997 une politique nataliste qui regroupe une multitude de mesures par exemple, le Programme national de santé publique et de sécurité démographique de la République du Bélarus 2016-2020. La politique nataliste biélorusse compte parmi les plus généreuses au monde, ce qui témoigne de la prise de conscience par le régime des risques encourus par un État dont la démographie décline.

Les efforts visant à empêcher, ou au moins à ralentir, la fuite des cerveaux se manifestent également à travers l’autorisation dès 2007 d’un système d’enseignement supérieur en deux étapes très éloigné des programmes de licence et de master adoptés en Europe. Alors que le reste de l’Europe continue de s’intégrer en introduisant des normes communes pour l’enseignement supérieur, la Biélorussie, elle, se dirige vers une forme d’auto-isolement car les jeunes éduqués se trouvent dissuadés de partir puisque leurs diplômes ne sont pas reconnus à l’étranger.

En décembre 2020, Loukachenko a déclaré :

« Le plus gros problème du pays est démographique. Par conséquent, tout doit être fait pour les enfants. Le capital maternité a été étendu, de même que l’accès des familles à des logements. Ce sera un désastre si nous n’augmentons pas notre population. »

La même année, le régime a mis en place des restrictions à la sortie du territoire national, officiellement dans le cadre de la pandémie de coronavirus. Seuls les citoyens en possession d’un document confirmant leur autorisation de séjour permanente dans un État étranger ont été autorisés à quitter la Biélorussie.

En effet, les départs de jeunes sont une catastrophe économique pour un pays déjà fragile, doté de maigres ressources naturelles, caractérisé, entre autres, par une faible diversification géographique et sectorielle des exportations (très fortement dépendantes de la Russie) ainsi que par un sous-développement du secteur privé (50 % de la valeur ajoutée totale, deux tiers de l’emploi total). L’exode menace notamment le secteur florissant des nouvelles technologies, pierre angulaire de la communication de Loukachenko concernant le développement économique du pays.

Le programme Belarus Hi-Tech Park, conçu en 2005, avait ainsi pour but de créer une pépinière technologique dans un pays qui avait traditionnellement favorisé l’agriculture. Le programme a favorisé l’émergence d’une communauté informatique dynamique qui, en 2018, représentait environ 5,7 % du PIB, donnant naissance à des sociétés comme Wargaming.net, entreprise de développement de jeux vidéo de stratégie fondée en 1998 par le Biélorusse Victor Kisly, et Viber, une application de messagerie populaire qui fait maintenant partie du groupe Rakuten.

Selon les statistiques officielles biélorusses, en 2020 le secteur informatique a généré un record de 2,7 milliards de dollars d’exportations de produits et de services, en hausse de 25 % par rapport à 2019. La Biélorussie bénéficie depuis quelques années d’une image de « plaque tournante informatique de l’Europe de l’Est ». Les autorités soulignent dans leur communication récente que « selon le classement Global Services 100, la République de Biélorussie est classée 13e sur 20 pays leaders dans le domaine de l’externalisation informatique et des services de haute technologie ».

Toutefois, ce secteur particulièrement prometteur a été mis à mal courant 2021. Un nombre record d’entreprises informatiques ont été fermées : alors que 427 entreprises informatiques étaient enregistrées en 2021, un total de 261 entreprises avait été « liquidées » et l’un des plus grands développeurs de jeux mobiles au monde, Say Games, a quitté le Hi-Tech Park. Quant à Wargaming, elle a fermé ses studios de Saint-Pétersbourg et Moscou ainsi que de toutes ses autres filiales en Russie et Biélorussie.

L’exode de spécialistes en informatique aura des implications majeures non seulement pour l’économie biélorusse, mais également pour la réputation que ce pays essaye de se forger depuis des années. Il pourra, en revanche, profiter aux pays voisins. Varsovie a ainsi mis en place le programme Business Harbor, qui vise à faciliter l’installation des Biélorusses en Pologne.

Ou seulement de la poudre aux yeux ?

Certains aspects de l’évolution démographique de la Biélorussie – vieillissement de la population, exode des jeunes, fécondité nettement plus élevée dans les zones rurales que dans les zones urbaines – favorisent le maintien du régime de Loukachenko.

Celui-ci appuie en effet sa légitimité politique sur le soutien apporté par la « vieille garde », notamment les générations ayant vécu la période soviétique, souvent nostalgiques de la grandeur de l’URSS. Dès lors, les départs de jeunes éduqués, qui comptent souvent parmi les plus contestataires, représentent un certain soulagement pour un gouvernement qui considère avec anxiété le renouvellement des générations.

Les travailleurs du secteur de l’informatique, par exemple, en tant que classe moyenne à mobilité importante, sont majoritairement hostiles au pouvoir de Loukachenko. Même avant l’élection, des spécialistes en informatique avaient développé des plates-formes alternatives de dépouillement des voix. Après les événements du 9 août 2020, ils ont créé une base de données pour suivre les personnes détenues par le régime. Le président biélorusse a déclaré en début d’année 2022 que « les services spéciaux étrangers avaient une emprise sur les employés du Hi-Tech Park biélorusse. Ils ont fourni un financement sur la base légale et ont ensuite donné l’ordre de renverser et de détruire le régime ».

Reste à savoir ce que le pouvoir biélorusse décidera de privilégier dans les prochaines années (si, bien sûr, les bouleversements en cours dans la région ne l’emportent pas avant) : son maintien au pouvoir ou l’avenir de son pays ? Cette question reste plutôt rhétorique au regard des choix politiques effectués ces dernières années…

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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