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Débat Jean Jouzel – Patrick Pouyanné : la « vie réelle » du changement climatique

La scène se déroule lors d’une table ronde de l’université d’été du Medef, le 30 août dernier : le climatologue Jean Jouzel rappelle, devant un parterre de chefs d’entreprises, que, pour la communauté scientifique, les Nations unies et l’Agence internationale de l’énergie (AIE), il est nécessaire d’arrêter immédiatement tous les nouveaux projets dans les combustibles fossiles pour contenir le changement climatique sous les deux degrés.

Patrick Pouyanné, le président-directeur général de TotalEnergies, prend alors la parole :

« Je connais et je respecte l’avis des scientifiques, le problème c’est qu’il y a la “vie réelle”. […] Cette transition, je suis désolé Jean, elle prendra du temps. […] Je dois assurer la sécurité d’approvisionnement au coût le plus efficace. »

Revenant sur l’incident quelques jours plus tard, sur France Info, Patrick Martin, nouveau président du Medef, rappelait « l’engagement total du Medef de respecter l’Accord de Paris et d’atteindre la neutralité carbone en 2050 », abondait dans le même sens :

« Il faut que nous soyons réalistes, pas sur les finalités, pas sur les calendriers, mais sur les modalités. »

Cet épisode met en jeu deux visions orthogonales en matière de climat. Dans leur essai récent « Global boiling » (accessible et traduit en français par le Grand Continent), le physicien Tim Sahay et la consultante Kate Mackenzie soulignent que de nombreuses confusions proviennent d’une représentation erronée du problème climatique. En effet, le climat est souvent envisagé comme un problème de flux, alors que le problème fondamental est un problème de stock.

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À ce titre, l’échange entre Jean Jouzel et Patrick Pouyanné, semble constituer une illustration parfaite de cette tension entre une vision flux vs stock du changement climatique.

Le climat, un problème de stock

D’un côté, le climatologue Jean Jouzel sait bien qu’en matière de climat nous sommes confrontés à un problème de stocks : le stock de gaz à effet de serre dans l’atmosphère (contribuant au réchauffement) mais aussi dans les océans (phénomène d’acidification). Du fait de l’inertie du carbone dans l’atmosphère, celui-ci va contribuer au changement climatique sur des siècles. Même si on réduisait ces émissions (c’est malheureusement l’inverse qui se produit à l’échelle planétaire), l’effet ne serait pas de réduire la température… mais de ralentir le réchauffement. La différence est fondamentale.

Pour illustrer cette problématique du climat comme stock, on peut se représenter l’atmosphère comme une baignoire de CO2. Le robinet, ce sont les émissions annuelles de gaz à effet de serre, liées en grande partie à notre utilisation des énergies fossiles – pétrole, charbon, gaz naturel. La baignoire se remplit beaucoup plus vite qu’elle ne se vide.

Fourni par l'auteur
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En effet, environ la moitié de nos émissions n’est pas évacuée par le « siphon », qui inclut les puits de carbone (photosynthèse, sols et océans). Elle vient donc s’ajouter au stock, et contribue au changement climatique durant des siècles. Le niveau de remplissage de notre « baignoire atmosphérique » est ainsi lié au cumul historique des émissions, qui influe directement sur la concentration du CO2 dans l’atmosphère.

Fourni par l'auteur
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Le volume total de la baignoire (son « seuil de débordement ») correspond à un certain seuil de réchauffement global. C’est le concept de budget carbone, qui mesure le volume total de gaz à effet de serre que l’humanité peut encore émettre avant de franchir certains seuils de réchauffement. Comme l’indique Jean Jouzel, au rythme actuel de remplissage de la baignoire, elle débordera dans 5 ans environ si le seuil est calibré pour 1,5 degré de réchauffement, et 15 à 20 ans si le seuil est fixé à 2 degrés.

Or, réduire les émissions ne garantit absolument pas de stopper le changement climatique, mais seulement – et c’est déjà beaucoup – de limiter l’ampleur et la rapidité du réchauffement. En effet, ralentir le rythme de remplissage de la baignoire en fermant un peu le robinet n’est pas forcément suffisant pour faire baisser son niveau.

Stabiliser le climat nécessiterait d’atteindre la neutralité carbone, c’est-à-dire une situation – largement hypothétique aujourd’hui – où, par son action, l’homme retirerait autant de gaz à effet de serre de l’atmosphère qu’il n’en émet. La neutralité carbone ne permettra donc pas de réduire la température moyenne, mais seulement de stabiliser le climat après une phase de réchauffement anthropique : c’est en quelque sorte un point d’arrivée et de stabilisation du niveau de la baignoire, dans lequel les flux entrants (émissions) seraient équivalents aux flux sortants (dispositifs de capture et de séquestration, restauration des forêts, etc.).

Pour réduire la température moyenne, il faudrait aller au-delà de la neutralité carbone, avec des émissions nettes négatives… Dans l’attente d’un tel scénario, le changement climatique est un processus irréversible et le réchauffement est appelé à se poursuivre. Comme le souligne le climatologue Christophe Cassou :

« Nous sommes embarqués dans un voyage sans retour, vers un territoire inconnu. »

Regarder le « robinet » n’est pas suffisant

Lors de la table ronde du Medef, Patrick Pouyanné semble évacuer cette approche en termes de stock et adopter une approche uniquement sous l’angle d’un flux. Si le PDG de TotalEnergies ne conteste pas l’importance de réduire – à terme – le débit du robinet, ce processus doit se faire de manière graduelle, progressive et acceptable. Autrement, les conséquences économiques et sociales – par exemple en termes d’inflation – seraient désastreuses.

Dans cette perspective, une transition « réussie » doit être socialement acceptable, désirable et non punitive, mais aussi favorable à la compétitivité économique. Il s’agit donc de réduire et substituer graduellement des énergies renouvelables aux énergies fossiles, pour basculer progressivement vers des technologies propres. À terme, et par le biais de la montée en puissance des innovations disponibles, on aura substitué des énergies « propres » aux énergies fossiles. La neutralité carbone est alors pensée comme le point d’aboutissement de ce processus, point auquel le problème climatique serait résolu (puisqu’après tout, notre impact serait alors « neutre » comme tend à le suggérer le concept).

Sous des apparences de bon sens et de pragmatisme, le problème est que cette vision néglige la « vraie vie » des contraintes physiques et biologiques qui pèsent sur la vie humaine et le reste de la biosphère. Paradoxalement, tout fonctionne ainsi comme si les contraintes et les risques physiques, pourtant à l’origine de la décarbonation, étaient finalement évacués de l’analyse.

Ainsi, en se focalisant sur les flux et le point d’arrivée, cette approche néglige les stocks et la trajectoire de décarbonation. Pourtant, ce n’est pas seulement la date d’atteinte d’une hypothétique neutralité carbone qui compte : la trajectoire est tout aussi importante.

Comme l’indiquent les deux trajectoires de neutralité carbone représentées ci-dessous, l’atteinte de la neutralité carbone en 2050 sera bien plus réchauffante si les émissions croissent continuellement jusqu’en 2040 pour baisser brutalement sur les dernières années (scénario 1) que si l’on observe une diminution constante au fil du temps (scénario 2). Si les deux points d’arrivée sont identiques (neutralité carbone en 2050), elles diffèrent considérablement en termes de réchauffement, dans la mesure où la trajectoire n°1 émet trois fois plus de CO2 que la trajectoire n°2.

Fourni par l'auteur
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Plutôt que la neutralité carbone, les débats devraient donc se focaliser sur la notion de « budget carbone restant », qui comporte un immense avantage : au-delà du point d’arrivée (la neutralité carbone), elle tient compte de la trajectoire de réduction qui y mène.

En corollaire, on peut noter que cette vision « flux » évacue les dommages liés au réchauffement présent et futur. Ainsi, le bouleversement des conditions de vie induit par le changement climatique et l’existence de seuils rendant impossible l’adaptation restent des points aveugles. Alors que le climat ne s’est jusqu’ici réchauffé « que » de 1,2 degré depuis l’ère préindustrielle, l’année 2023 a été marquée par la multiplication des catastrophes climatiques à travers le monde, des incendies au Canada (où l’équivalent de la superficie de la Grèce a brûlé durant les 6 derniers mois) aux inondations ayant fait des milliers de morts en Libye.

L’accélération de ces catastrophes et l’ampleur de notre vulnérabilité devraient nous alerter. Ces éléments font bel et bien partie de la « vie réelle », telle que dictée par la physique et la dynamique de la biosphère. Existe-t-il une écologie plus punitive et contraignante qu’une situation où l’on franchit des seuils de non-retour, et où ce sont les contraintes physiques et biologiques qui régulent nos vies ?

Penser conjointement l’atténuation et l’adaptation

L’évolution future du climat générera de nouveaux risques pour nos écosystèmes et bouleversera nos manières de vivre, de nous déplacer, de nous loger, de nous nourrir, de nous soigner, de produire, de nous instruire, etc. Tout cela devrait nous obliger, en plus des stratégies de réduction, à mettre au centre des débats la question de l’exposition et de la vulnérabilité accrue induite par chaque trajectoire de réchauffement. Avec à la clé la mise en place de stratégies d’adaptation face à ces dommages inévitables, dans un cadre d’équité et de justice sociale.

On comprend ainsi le dialogue de sourds qui s’est déroulé entre les protagonistes. En faisant l’hypothèse de leur bonne foi, cet épisode révèle sans doute un problème persistant de formation et de compréhension des élites politiques et économiques, mais aussi du grand public en matière de changement climatique. Il est donc indispensable de promouvoir dans le débat public une vision du climat comme un problème de stock. Si cette approche avait eu sa place lors des échanges entre les protagonistes, nul doute que les discussions auraient été d’une autre nature.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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