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En Croatie, la main-d'oeuvre asiatique au secours des secteurs en tension

Arcely Bhing, 48 ans, originaire des Philippines, à Zagreb le 18 février 2024 (DAMIR SENCAR)
Arcely Bhing, 48 ans, originaire des Philippines, à Zagreb le 18 février 2024 (DAMIR SENCAR)

Tous les dimanches, Arcely Bhing va à la messe. En plein coeur de Zagreb, elle y retrouve des dizaines de compatriotes philippins, de plus en plus nombreux à venir travailler en Croatie, où ils pallient le départ de centaines de milliers d'employés.

L'Eglise, "c'est important pour nous, les Philippins, parce que nous sommes aussi un pays catholique", explique Mme Bhing, qui vit en Croatie depuis 2017.

Ils sont le visage du changement au sein d'une société qui s'appuie de plus en plus sur la main-d'œuvre étrangère, pour parer à l'émigration massive de sa population vers des pays plus riches de l'Union européenne (EU), et à un faible taux de natalité.

La construction et le tourisme, vital pour l'économie locale, sont particulièrement touchés. Selon les prévisions de l'Association croate des employeurs (HUP), le pays pourrait compter à la fin de la décennie entre 400.000 et 500.000 employés étrangers, soit un quart de la main d'œuvre.

Ces dernières années, la Croatie a donc vu arriver de plus en plus de travailleurs du Népal, d'Inde ou des Philippines.

"La Croatie est membre de l'UE et fait partie aussi de l'espace Schengen. C'est pour cela que je l'ai choisie", explique Denson D'Cruz, désormais installé à des milliers de kilomètres de son Kerala natal.

Cet Indien de 30 ans est arrivé l'an dernier pour travailler comme mécanicien. Il dirige aujourd'hui sa propre société d'export-import.

Son plan est de rester en Croatie car il apprécie son "climat, des gens qui sont amicaux et qui parlent anglais".

Près de 120.000 ressortissants étrangers avec permis de travail ont été enregistrés en 2023, 40% de plus qu'en 2022. En tête : Bosniens, Serbes et Népalais.

Le phénomène est nouveau pour une société plutôt homogène, selon des experts.

"A la différence de pays qui ont connu tout au long de leur histoire l'expérience de la diversité culturelle - comme la France ou la Grande-Bretagne -, la société croate rencontre pour la première fois des groupes très différents", explique Dragan Bagic, sociologue à l'Université de Zagreb.

- "Danger de ségrégation" -

Certains mettent en garde contre le danger de ségrégation des immigrés asiatiques, dont la plupart n'ont pas l'occasion d'interagir avec la population locale, à moins de travailler dans un magasin, ou, comme certains, dans une boulangerie.

"S'intégrer est un grand défi pour eux. Ils risquent d'être isolés en dehors du travail", craint Andjelko Katanec, le curé de l'église Saint-Blaise qui célèbre des messes en anglais depuis 2019.

Pour Arcely Bhing, comme pour beaucoup d'autres, "la Croatie n'est pas encore mentalement prête pour une grande immigration", et le pays "essaie encore de comprendre comment faire les choses au mieux".

Le gouvernement s'apprête ainsi à changer la loi sur les étrangers pour mieux réglementer l'hébergement, l'apprentissage du croate et le fonctionnement des agences d'intérim, dont le nombre a explosé.

Des abus ont été signalés notamment dans l'immobilier, avec des appartements loués à des prix exorbitants. En parcourant les petites annonces, on trouve par exemple "un appartement pour travailleurs, avec 10 à 11 lits, à 200 euros par personne". En illustration, des photos d'une chambre remplie de lits superposés, en banlieue de Zagreb.

Un journal a récemment révélé que 32 travailleurs étrangers vivaient dans un appartement de 83 m2 à Zagreb.

Durga Phuyal, immigrante népalaise, a emprunté 7.000 euros pour organiser son voyage. Mais elle a rapidement été déçue : au bout d'un mois elle a perdu son emploi sur la côte Adriatique. Son agence lui a tourné le dos.

"C'était vraiment difficile. Je n'avais plus de travail, pas de logement, pas de quoi manger", pendant près de deux mois, raconte la jeune femme.

Elle a finalement été employée par Ruzica Kerepcic, qui dirige une agence d'intérim. Et a hâte de commencer à travailler dans un salon de beauté.

Mme Kerepcic a fondé en 2017 son agence pour faire venir des Népalais, dont certains travaillent dans ses deux sociétés de construction.

"Ils sont très bon travailleurs, veulent apprendre et s'adaptent", dit-elle.

Selon un représentant des ouvriers népalais, ils gagnent entre 560 et 1.000 euros - le salaire moyen en Croatie est de 1.200 euros. La plupart d'entre eux envoient de l'argent à leur famille.

Pour Mme Kerepcic, les immigrés sont "la force de l'avenir" - le nom de son agence - "aussi bien pour la Croatie que pour toute l'Europe",.

ljv/rus/mr