Pas ou peu sollicitées par l'Etat, certaines cliniques privées se sont-elles roulé les pouces pendant la crise ?

De nombreux lits d'hôpitaux et cliniques privés sont restés vides pendant la crise du Covid-19, alors que les établissements publics étaient débordés. (Universal Images Group via Getty)

Pas ou peu sollicitées par l'Etat alors qu'elles s'étaient organisées pour faire face à la crise du Covid-19, de nombreuses cliniques privées françaises ont vécu deux mois et demi très calmes. Trop calmes ? Témoignages.

Si le pic de l'épidémie de Covid-19 semble désormais derrière les Français et que le temps est venu de retrouver un semblant d'insouciance, certains protagonistes de la crise sanitaire ont un goût amer lorsqu'ils jettent un œil dans le rétroviseur. C'est le cas des cliniques et hôpitaux privés, dont la sous-utilisation pendant la pandémie risque de laisser des traces.

Mi-mars, lorsque que le confinement a été mis en place par l'Etat, les 1030 établissements privés de France ont dû fermer leurs portes au public, déprogrammant ainsi pas moins de 500 000 interventions pour ne gérer que les urgences absolues. Pour faire face au tsunami attendu, la plupart des cliniques et hôpitaux privés ont préparé des lits de réanimation (4 000) et mobilisé leurs équipes médicales, sur demande de l'ARS (Agence régionale de santé).

”Il y a eu des gros couacs par moments et on a clairement été sous-utilisés”

Si certains établissements, comme l'hôpital Saint-Joseph à Marseille, ont accueilli dans leur service de réanimation de nombreux patients atteints du virus et ont même parfois dépassé l'affluence des CHU proches, d'autres n'ont pas du tout ou très peu été sollicités par les hôpitaux publics, pourtant dépassés et en détresse. "Il y a eu des gros couacs par moments et on a clairement été sous-utilisés", déplore Michel, anesthésiste-réanimateur dans une clinique du Grand-Est, région pourtant très touchée par le Covid-19, avec plus de 3400 victimes. "Les établissements privés du Grand-Est n'ont pas été suffisamment sollicités", confirme Lamine Gharbi, président de la FHP (Fédération des cliniques et hôpitaux privés), qui a dû écrire une tribune fin mars - "Faites appel à nous" - pour inverser la courbe.

”J'ai passé beaucoup de temps chez moi à m'occuper de mes enfants”

S'il n'a pas complètement stoppé son activité, Michel a ainsi largement moins travaillé que d'habitude : "On était 30 anesthésistes-réanimateurs pour seulement 3 postes en réanimation. J'ai passé beaucoup de temps chez moi à m'occuper de mes enfants et à gérer leurs devoirs". Dans sa clinique, pourtant l'une des plus grandes de France, tout avait été pourtant préparé pour épauler le CHU le plus proche, si besoin. "Nous avions préparé 30 vrais lits de réanimation, se souvient Michel. Et contrairement à nos collègues des hôpitaux publics que l’on voyait à la télé bosser en sacs poubelle, nous avions tout le matériel nécessaire. Nous avions des respirateurs de qualité, des casaques chirurgicales, des masques FFP2, des gants...".

Si la clinique a été sollicitée en début d'épidémie, les choses se sont calmées une fois que le CHU le plus proche a pu s'équiper en lits supplémentaires, souvent dans des conditions d'accueil dégradées. "Les unités de réanimation qui ont été ouvertes à la va-vite dans les salles de réveil ou dans les étages n'étaient pas optimales, fait remarquer Michel. Les respirateurs étaient des vieux respirateurs de bloc, les patients étaient souvent côte à côte, ils étaient pris en charge par des jeunes internes et par des infirmières qui n'avaient jamais travaillé en réa. Du coup, les malades étaient vite abîmés. Ici, on aurait fait bien mieux".

Certains épisodes - comme le fait d'avoir "appris dans les journaux que des patients du CHU avaient été envoyés à Hambourg en Allemagne" - sont restés en travers de la gorge du personnel de cette clinique privée du Grand-Est. "On n'a pas compris pourquoi, alors que nous avions entre 7 et 10 lits non occupés. Tout cela a engendré évidemment une grosse frustration de la part de l'équipe médicale".

”On a vécu dans l'attente, totalement désœuvré, entre marasme et dépression”

La frustration, d'autres soignants l'ont vécue puissance 1000. "J'ai des collègues qui travaillent dans des centres privés à Périgueux, et qui n'ont rien fait du tout pendant 3 mois. Dans le Sud-Ouest et le Sud-Est, je crois savoir qu'ils se sont tournés les pouces". Philippe, chirurgien dans une clinique privée en région PACA, confirme. "La vague n'est jamais venue, soupire-t-il. On a vécu des jours très très calmes, plongés dans un chômage technique pendant 45 jours. On a vécu dans l'attente, totalement désœuvré, entre marasme et dépression, puisqu'on a également dû faire face à des difficultés financières liées à l'absence d'activité".

Comment expliquer de tels bugs dans la répartition des malades et dans les liens entre le public et le privé dans un moment si historique ? "Ces dysfonctionnements sont à mettre sur le compte de manœuvres politiques, selon Michel. Dans les hôpitaux publics, on a d'un côté le personnel médical qui a trimé avec des soignants qui n'avaient pas de matériel, et de l'autre, on a les directeurs d'hôpitaux qui voulaient montrer à l'ARS et aux politiques qu'ils étaient capables de faire des miracles. Eux n'étaient pas en première ligne, ils étaient au chaud dans leurs bureaux à faire de la politique. Ils ont montré qu'ils pouvaient faire beaucoup avec peu, et qu'ils avaient réussi à sauver la nation même si les conditions n'étaient pas réunies. Désormais ils attendent leur médaille et espèrent qu'on pensera à eux pour un poste plus élevé plus tard...".