TOUT COMPRENDRE - Une semaine de manifestations et de répression: que se passe-t-il en Colombie?

·5 min de lecture
Des manifestants en Colombie.  - Juan Barreto
Des manifestants en Colombie. - Juan Barreto

Plus d'une semaine que ça dure et le pays tout entier continue de s'enfoncer dans un climat délétère, dans un conflit qui semble encore s'aggraver. Depuis mercredi dernier, les cortèges populaires défilent dans les grandes villes de Colombie pour s'opposer aux politiques gouvernementales, après s'être initialement mobilisés contre un projet de réforme fiscale.

Essentiellement pacifiques au début, les manifestations sont désormais marquées par les violences. Et aux actes de vandalisme, pointés par l'Etat, répond un usage de la force policière qu'une large part de la communauté internationale condamne. L'ONG Temblores chiffrait déjà mercredi à 37 le nombre de morts dans les rues. Tandis que le gouvernement de Bogota rejette la responsabilité de la situation sur les mouvements de contestation, la crise politique le secoue de plus en plus.

• Comment sont nées les manifestations?

C'est d'abord le projet de réforme fiscale présentée par le gouvernement colombien qui a mis le feu aux poudres. C'est devenu un mouvement de protestation contre l'exécutif lui-même.

Tout a commencé mercredi dernier, quand le gouvernement a voulu pousser en avant sa feuille de route. Après une chute brutale (de 6,8%) de son PIB en 2020, il voulait se refaire sur la fiscalité, via un remède de cheval censé lui rapporter 6,3 milliards de dollars entre 2022 et 2031, comme nous le précisions mercredi.

L'opposition, vent debout et menée par les formations politiques de gauche, les syndicats (notamment ouvriers et enseignants), les associations indigènes, a aussitôt voulu contrer le projet en descendant dans les artères des principales agglomérations. Le Comité national de grève a alors lancé des manifestations à Bogota, Medellin, Cali et Baranquilla.

L'inquiétude des détracteurs du projet gouvernemental vient de sa dureté sociale aggravée encore par l'état sanitaire d'un pays où la pandémie fait rage, où le chômage atteint 16,8% de sa population active et où la paupérisation galope (42,5%). Deux points concentraient particulièrement l'angoisse des manifestants: l'augmentation de la TVA et l'élargissement de la base de l'imposition sur le revenu.

Qu'ont obtenu les manifestants?

Dès vendredi, le président conservateur de la Colombie, Ivan Duque, a demandé à son ministre des Finances ainsi qu'au Parlement, à l'opposition et à la société civile, de réécrire le texte initial. Il précisait que ni la hausse de la TVA ni l'élargissement de l'assiette fiscale ne devait figurer dans la nouvelle mouture. Mais dimanche, au vu de la montée continue des tensions, le président colombien a décidé d'abandonner le plan de la discorde en rase campagne. Il a toutefois exigé du Parlement qu'il propose au plus vite un nouveau projet.

Dès lundi, son ministre des Finances, Alberto Carrasquilla, a démissionné. Ces victoires objectives de la mobilisation ne l'ont cependant pas désamorcée. Il faut dire que son mot d'ordre a changé. Comme le remarque ici Le Monde, des slogans tels que "Quand le gouvernement est pire que le virus, le peuple est dans la rue" fleurissent. Désormais, ce sont les politiques économiques et sociales conduites en Colombie lors des dernières décennies qui se trouvent dans le collimateur des mécontents.

"La Colombie mène depuis trente ans une politique économique dévastatrice pour le bien-être de l’énorme majorité des citoyens. Elle repose sur le libre commerce, les importations massives et l’attraction des capitaux étrangers", a analysé l'économiste Aurelio Suarez auprès de Mediapart.

La crise a parfois pris une tournure plus offfensive. Mardi, 16 commissariats de Bogota ont été attaqués. Et mercredi, les protestataires ont même essayé de s'introduire dans le Parlement, à Bogota, avant d'être dispersés par les lacrymogènes de la police.

• Quel est le bilan humain des manifestations et de leur répression?

Les lacrymogènes ne sont cependant pas les premiers soucis des manifestants, confrontés à une violence policière qui va crescendo. Les journées de manifestation s'égrénant, Ivan Duque a haussé le ton dès son allocution de samedi dernier. Il a alors annoncé un recours à l'"assistance militaire" pour épauler la police, afin de combattre "ceux qui par la voie de la violence, le vandalisme et le terrorisme prétendent effrayer la société".

Plus tard, le ministre de la Défense est allé jusqu'à attribuer l'escalade à la main de "groupes dissidents des Farc". Le nom des Farc désigne cette guérilla communiste ayant versé au fil du temps dans le narco-trafic et engagée depuis 2016 dans un processus de paix. Ce qui est certain, c'est que la réplique policière a vite laissé des victimes derrière elle.

Après un bilan établissant, lundi, à 19 le nombre de morts - 18 manifestants et un policier -, le recensement officiel a évolué, passant à 24 mercredi. Le ministère de la Défense a publié le nombre de 431 arrestations.

Les statistiques des associations sont toutefois bien supérieures. L'ONG Temblores a compté, mercredi, 37 morts.

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

Reporters sans frontières a enregistré 76 agressions contre les journalistes sur place, dont dix ont été blessés par des policiers. Un collectif d'avocats, cité par Mediapart ici, a assuré avoir constaté l'implication de commandos spéciaux antiterroristes dans les effectifs policiers.

Vers une sortie de crise?

Si les zones d'ombre subsistent encore, notamment autour du bilan réel ou du détail des violences, la communauté internationale condamne sans ambages la brutalité de la réaction de l'État colombien.

"Nous sommes profondément alarmés par les événements dans la ville de Cali en Colombie, où la police a ouvert le feu sur des manifestants qui s'opposent à une réforme fiscale, tuant et blessant un certain nombre de personnes selon des informations disponibles", a ainsi affirmé Marta Hurtado, porte-parole du Haut commissariat aux droits de l'Homme, lors d'un point de presse de l'ONU à Genève, mardi, parlant d'un "l'usage excessif de la force".

Le porte-parole du chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a pour sa part lâché un prudent: "L'Union européenne condamne les actes de violence". Les États-Unis, dont on sait qu'ils gardent traditionnellement un œil sur les événements sud-américains, ont exhorté à la "plus grande retenue de la part de la force publique afin d'éviter d'autres pertes de vies".

Ivan Duque, en réponse, a annoncé une nouvelle concession, dont les contours demeurent cependant nébuleux. Mardi, il a ainsi promis l'ouverture d'"espaces de dialogue", selon l'Agence France Presse. Ce "dialogue" devrait démarrer dans le courant de la semaine prochaine.

Article original publié sur BFMTV.com