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Colère des agriculteurs : pourquoi la norme « 4 % de jachère » fait débat dans la profession

Les grandes exploitations de céréales, caractérisées par d’immenses champs, s’adaptent difficilement à la norme jachère. Photo d’illustration.
LIONEL BONAVENTURE / AFP Les grandes exploitations de céréales, caractérisées par d’immenses champs, s’adaptent difficilement à la norme jachère. Photo d’illustration.

AGRICULTURE - Ne pas être payé si on cultive ses terres. Voilà une norme paradoxale au premier abord, et pourtant, cette règle fait bien partie de la politique agricole commune (PAC). Dans son Pacte Vert, la nouvelle PAC pour la période 2023-2027, l’Union européenne conditionne ses aides aux agriculteurs au respect de plusieurs normes environnementales. Il faut par exemple laisser au repos, ou en « jachère », 4 % de ses terres cultivables.

Colère des agriculteurs : ce qu’impose le Pacte Vert européen, au centre des revendications des syndicats

Cette norme n’a pour le moment jamais été appliquée : une dérogation d’un an avait été accordée début 2023 par l’UE, permettant aux agriculteurs de la contourner en raison de la crise liée à la guerre en Ukraine. Ce n’est pas un hasard si la mobilisation des agriculteurs coïncide avec la fin de cette exception. Parmi leurs revendications, la FNSEA et Coordination Rurale demandent « la suspension immédiate, dès cette année » de la norme 4 % de jachère.

Emmanuel Macron doit justement s’entretenir à ce sujet avec Ursula von der Leyen ce jeudi 2 février, pour obtenir une nouvelle dérogation. La France n’est pas la seule à faire pression, une dizaine d’autres pays formulent la même demande. Si bien que la Commission européenne a annoncé ce mardi 30 janvier être prête à céder. Voici ce qu’il faut savoir de cette norme, au cœur des tensions de la crise agricole.

• En quoi consiste la norme « 4 % de jachère » ?

Depuis le 1er janvier 2023, toutes les exploitations agricoles supérieures à 10 hectares doivent laisser en jachère 4 % de leurs terres arables. Sur ces morceaux de parcelles, il est interdit de cultiver, mais aussi d’entreposer des engins agricoles, des bottes de paille, ou de faire paître le bétail.

Plus encore, ces terres ne doivent pas rester nues. L’Union européenne impose d’y planter un couvert végétal. Certaines parcelles, qui comportent déjà des « infrastructures agroécologiques » , telles que des haies, des mares, des arbres ou encore des bandes tampons, peuvent être comptées dans ces 4 % de jachère.

• Protéger la biodiversité pour assurer la durabilité agricole

Cette norme vise deux objectifs. Tout d’abord protéger la biodiversité, dont le déclin est majoritairement causé par l’agriculture intensive. En Europe, plus de 80 % des écosystèmes naturels sont en mauvais état, la population d’oiseaux a baissé de 17 % depuis 1980, et celle des insectes a chuté de 80 % en trente ans seulement. En France, le nombre de haies dégringole : l’équivalent de deux allers-retours entre la Terre et la Lune (1,4 million de kilomètres) a été arraché depuis 1950.

Problème, au-delà de rendre nos campagnes bucoliques, cette biodiversité est essentielle à la fertilité des terres et à la durabilité de l’agriculture. Selon les scientifiques, elle rend des « services écosystémiques ». Concrètement, la végétation permet à l’eau de se stocker dans le sol, les insectes fertilisent les fleurs, les lombrics enrichissent les sols… Laisser les terres au repos permet à la nature de se régénérer, gratuitement.

• Désaccord au sein de la profession

Pour autant, ces bénéfices ne sont pas directement visibles dans les comptes des agriculteurs. « C’est comme si je semais une prairie, par contre, je n’aurais pas le droit de mettre du bétail dessus, je dois laisser tout en herbe, un gazon ! », s’indigne l’un d’entre eux auprès de TF1.

Dans les faits, cette mesure a un impact variable sur les exploitations. Les élevages, souvent dotés de prairies et de haies, sont généralement conformes dès le départ. En revanche, les grandes exploitations de céréales, caractérisées par d’immenses champs, doivent s’adapter, la jachère est alors la seule solution à court terme.

C’est pourquoi les agriculteurs ne sont pas tous en colère contre cette norme. La Confédération Paysanne plaide pour son maintien et y voit une bonne mesure pour s’adapter face au changement climatique. De son côté, la FNSEA pointe que l’on prive la France de 4 % de sa production alimentaire, à l’heure où la sécurité et la souveraineté alimentaire sont deux enjeux importants.

Plus généralement, cette mesure fait partie des lourdeurs administratives et des contraintes environnementales toujours plus nombreuses dénoncées par les agriculteurs, comme vous pouvez le lire dans l’article ci-dessous.

Ces agriculteurs en ont « ras-le-bol » de l’enfer administratif qui alourdit leur quotidien

• Un possible retour en arrière ?

Si la Commission européenne semble favorable à une prolongation de la dérogation, la norme jachère est loin de disparaître de la PAC. Bien au contraire même, car la stratégie européenne « De la ferme à la fourchette » prévoit 10 % de jachères en 2030.

Plus encore, la réglementation sur le repos des terres n’est pas une nouveauté : elle figure depuis 1992 dans la PAC, et servait alors à réguler la surproduction. Depuis 2008, elle y est intégrée au nom de la protection de la biodiversité, et permet d’accéder à des « paiements verts ». Sous la pression des mouvements d’agriculteurs, l’UE pourrait en revanche tendre à un retour de cette ancienne approche, incitative plutôt que contraignante.

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