Cinq ans après #MeToo, « les normes ne sont plus les mêmes », selon l’historienne Françoise Picq

#Balancetonporc, #metoo... Dans la foulée de l'affaire Weinstein, des centaines de milliers de femmes à travers le monde, anonymes ou célèbres, se sont retrouvées autour de ces mots-clés en 2017 pour témoigner des agressions sexuelles ou du sexisme qu'elles ont subies. Une révolution des mentalités autant qu'un tournant dans la lutte pour l'égalité des droits entre les femmes et les hommes.
AFP #Balancetonporc, #metoo... Dans la foulée de l'affaire Weinstein, des centaines de milliers de femmes à travers le monde, anonymes ou célèbres, se sont retrouvées autour de ces mots-clés en 2017 pour témoigner des agressions sexuelles ou du sexisme qu'elles ont subies. Une révolution des mentalités autant qu'un tournant dans la lutte pour l'égalité des droits entre les femmes et les hommes.

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#Balancetonporc, #metoo... Dans la foulée de l’affaire Weinstein, des centaines de milliers de femmes à travers le monde, anonymes ou célèbres, se sont retrouvées autour de ces mots-clés en 2017 pour témoigner des agressions sexuelles ou du sexisme qu’elles ont subies. Une révolution des mentalités autant qu’un tournant dans la lutte pour l’égalité des droits entre les femmes et les hommes.

MOUVEMENT - Il y a cinq ans, l’actrice Alyssa Milano emploie le hashtag #MeToo sur le réseau social Twitter pour appeler les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles à témoigner. Sa notoriété et l’écho qui retentit sur les réseaux sociaux font passer l’expression créée par l’activiste Tarana Burke dans le langage courant. Cinéma, théâtre, inceste, médias, sport, politique… Il continue sa route, qui n’est pas terminée.

Le HuffPost a demandé à Françoise Picq, militante féministe du MLF, historienne, sociologue et maîtresse de conférences en sciences politiques, de nous livrer son regard sur ce mouvement.

Cinq ans après #MeToo, quel bilan peut-on tirer de ce mouvement ? Qu’est-ce qui a changé selon vous ?

Il n’y a pas d’acquis définitifs. Il y a des choses qui ont changé dans le climat, dans la façon dont la société appréhende un état de fait des relations entre les hommes et les femmes, de domination et en particulier de violences. Ces violences ne sont plus ressenties de la même façon. Les attentes ne sont plus les mêmes, les normes ne sont plus les mêmes. Ça ne veut pas dire que la réalité a tellement changé, mais ce qui était considéré il y a cinq ans comme quelque chose d’inhérent à la condition féminine, l’existence d’une domination par les hommes, avec des violences sexistes et sexuelles, devient de plus en plus inacceptable.

Mais #MeToo s’inscrit dans une histoire et une continuité et ne sort pas de nulle part. Sur la question du viol, on a eu dans les années 75 à 78 le grand moment de la campagne contre le viol du MLF. Qui a fait un peu comme #MeToo, c’était un séisme. Pour la première fois, les féministes faisaient appel à la justice et voulaient attaquer en justice les violeurs avec l’intention de transformer le tribunal en tribune. Et de démontrer que ce n’était pas une affaire de méchants violeurs, que c’était la société tout entière qui reposait sur ce qu’on appelle aujourd’hui la « culture du viol ». Cette affaire-là a été très violente. Les avocates parties civiles pour les femmes violées ont été traînées dans la boue. Ça a été d’autant plus dur que la justice n’a pas voulu entendre la plaidoirie politique. Ça se reproduit, d’une certaine façon.

Concernant le harcèlement sexuel, en particulier au travail, c’est une lutte qui dure depuis les années 80 avec l’Association contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT), à l’origine des lois sur le harcèlement sexuel et de la réforme législative (2 011) du délit de dénonciation calomnieuse. Cette question-là n’a pas attendu #MeToo. Mais la taille de l’écho était beaucoup moins importante que ce qui s’est passé depuis #MeToo.

Il y a encore des domaines où #MeToo n’a pas eu lieu ou est en train d’émerger. Est-ce que selon vous, cela va toucher toutes les catégories de la société ?

Je le pense. Au départ, le retentissement qu’a connu #MeToo est dû à la notoriété des actrices au départ, qui a aidé. Le phénomène a été amplifié par les médias et les réseaux sociaux, bien sûr.

Le gros bémol du bilan, ce sont les résultats tangibles : il est très rare qu’on aboutisse à des condamnations. L’écart s’est creusé entre le nombre de faits, soit dénoncés soit évalués, et les condamnations. La justice ne suit pas et ne répond pas à l’exigence de prise en charge de ces violences.

Lors du mouvement #MeToo, des hommes ont crié au lynchage public et au non-respect de la présomption d’innocence. Qu’en pensez-vous ?

Les réactions hostiles du style « le tribunal médiatique », l’absence de règles de contradiction etc., ce n’est pas étonnant. Car c’est le passage d’un modèle culturel caduc où les femmes sont harcelées, éventuellement violées et « ce n’est pas grave, c’est juste une femme », comme le chantait Anne Sylvestre, à un modèle nouveau, avec un respect véritable, qui n’est pas arrivé. Donc c’est normal qu’entre les deux, ça cafouille.

Quand on observe ce qui se passe à la NUPES ou chez EELV, on est dans la confusion entre deux modalités de prise en charge de cette question. Ce que je trouve choquant, c’est qu’il y a une cellule, mise en place en accord avec les membres d’un parti. Et qu’on mette sur la place publique des choses qui doivent être régulées par une instance mise en place pour cela. C’est une trahison.

« Le gros bémol du bilan, ce sont les résultats tangibles : il est très rare qu’on aboutisse à des condamnations. »

Dans Le Monde, Julien Bayou affirme « Il ne faut pas confondre féminisme et Maccarthysme ». Que vous évoque cette phrase ?

J’ai trouvé cela assez juste. Le Maccarthysme, c’est quoi ? On le voit comme quelque chose d’horrible. Mais cela vient d’un système où il y a le bien et le mal et où pour faire triompher le bien, on est prêt à tout.

Pendant des années, les femmes ont été réduites au silence, est-ce que ce n’est pas une manière de « rattraper » toutes ces années ? Comment faire dans ces cas-là pour respecter la présomption d’innocence ?

Tenir les différents curseurs en même temps, ce n’est pas facile. Pendant notre lutte contre le viol, par exemple, le slogan du MLF « Cet homme est un violeur : cet homme est un homme » a fait débat. C’était aussi difficile vis-à-vis de nos amis, amants et alliés hommes.

Est-ce que cela est inévitable ?

Oui, je le pense. Il y a une citation du communiste italien Antonio Gramsci qui dit : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Cela ne veut pas dire que c’est une fatalité et qu’il ne faut rien faire. Mais il ne faut pas s’en étonner.

Est-ce que le communiqué publié par Adrien Quatennens et la réaction de Jean-Luc Mélenchon ont des conséquences sur le débat public et la manière d’appréhender les violences faites aux femmes ?

Cela suscite un débat intéressant. Il y a des excès d’un côté et de l’autre. Élisabeth Badinter, par exemple, d’un côté. Mais elle ne représente pas le féminisme des années 70 ! De l’autre côté, il y a Sandrine Rousseau. De tous ces points de vue, il n’y en a pas un qui soit juste. Quand vous avez un débat sur des questions importantes et des points de vue qui s’affrontent, il y a toujours des choses qui se mélangent.

Par exemple, le débat sur la parité, sur lequel Élisabeth Badinter a reconnu dix ans plus tard qu’elle avait eu tort. Ce sont des débats sains si on les maintient dans des limites raisonnables. C’est très difficile.

Est-ce un hasard que la décision de la Cour suprême américaine sur l’avortement -annulation de l’arrêt Roe v. Wade- intervienne après #MeToo ?

Pour moi, ce n’est pas une conséquence directe de #MeToo. La question de l’avortement aux États-Unis est posée avec une grande violence depuis l’arrêt en question, depuis 1973. C’est plutôt l’élection de Trump qui laisse des traces. Élection qui était elle-même un « backlash » par rapport aux progrès socioculturels en général, dont fait partie le féminisme. Trump était la manifestation d’une volonté d’empêcher le monde d’avancer.

Élisabeth Badinter, Sandrine Rousseau... De tous ces points de vue, il n’y en a pas un qui soit juste. Quand vous avez un débat sur des questions importantes et des points de vue qui s’affrontent, il y a toujours des choses qui se mélangent.

Est-ce que le « backlash » est quelque chose de récurrent dans le combat féministe, après chaque avancée sociale ?

Oui, on peut le dire. Les Québécoises parlent de « ressac ». Et je trouve que cela donne une image assez parlante de la façon dont les avancées ont été dirigées puis stoppées, sans que l’on arrive au but recherché. On le voit bien en France, les féministes porteuses du changement social dans les années 70 sont ensuite devenues des harpies dans l’opinion publique.

Surtout en France, où l’Histoire n’est pas du tout linéaire, depuis la Révolution, il y a toujours eu des avancées et un moment d’arrêt. Avec celles qui veulent aller plus loin et se prennent des coups de bâton. Le suffrage dit universel, en 1848, en est un bon exemple. Le refus du vote féminin est une façon de tenir la corde pour arrêter ce progrès. Le résultat, c’est presque un siècle de différence entre le suffrage masculin et celui des femmes. Et ça n’existe nulle part ailleurs. C’est deux pas en avant, un pas en arrière. Il reste un pas.

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