"C'est l'asphyxie": avec le Covid-19, l'île de Pâques est coupée du monde depuis 18 mois

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Les Moaï, célèbres statues de l'île de Pâques (Photo d'illustration). - Flickr - CC Commons - Helen K
Les Moaï, célèbres statues de l'île de Pâques (Photo d'illustration). - Flickr - CC Commons - Helen K

À cause de la pandémie de Covid-19, cela fait plus d'un an et demi que les quelque 10.000 habitants de l'île de Pâques sont coupés du monde. La petite île chilienne n'a pas vu le moindre touriste depuis le premier confinement de mars 2020, au moment où l'état d'exception a été décrété au Chili.

Pourtant, dimanche dernier, le peuple Rapa Nui (qui représente 60% de la population sur l'île) s'est opposé à la réouverture de l'île aux touristes. "Je crois que l'île peut vivre (sans s'ouvrir). Nous devons seulement réinventer et nous rappeler ce qu'ont fait nos pères et grands-pères autrefois, ils ont survécu (sans tourisme)", expliquait à l'AFP Hugo Atan, un fonctionnaire opposé à la réouverture de l'île.

"L'île tire ses revenus de l'industrie touristique"

Mais d'autres, sur place, se disent "asphyxiés" et donc favorables à une réouverture. En juin dernier, le maire de l'île, Pedro Edmunds Paoa, tirait d'ailleurs la sonnette d'alarme: "L'île n'a plus d'économie, déplorait-il. En fermant l'aéroport, le pont qui nous relie au continent et au monde, nous n'avons plus d'économie, car celle-ci est basée à 100 % sur le tourisme".

"L'île tire ses revenus de l'industrie touristique. C'est la source de l'économie", expliquait aussi Salvador Atan, vice-président de la communauté locale Ma'u Henua, qui s'est montré, à l'instar des autorités locales, favorable à la réouverture de l'île.

Stéphane Bour, un Français de 51 ans travaillant initialement dans le tourisme, s'est installé sur l'île de Pâques avec sa femme et ses trois enfants au mois d'août 2019. "Je me suis installé sur place dans l'idée d'ouvrir une agence de tourisme. J'ai ouvert mon activité en septembre 2019: on louait des vélos, des scooters, des souvenirs, des paréos et des services de guide aux touristes. Mais je n'ai pu travailler que six mois car en mars 2020, tout a fermé à cause du Covid-19".

"Les légumes, c'était devenu du luxe"

"Il n'y avait plus aucun touriste sur l'île", se souvient Stéphane auprès de BFMTV.com. "On a attendu, attendu... au début on était patients parce qu'on avait l'espoir que ça rouvre mais les mois passaient et rien ne bougeait. Alors au bout d'un moment, on s'est dit: 'ce n'est pas possible, il faut qu'on fasse quelque chose'. Il fallait qu'on se réinvente, alors on a vendu tout le matériel: les vélos, les scooters. On a renommé le magasin 'Amigos secreto' et on l'a transformé en boutique de décoration".

"Ça permettait de survivre", explique Stéphane, mais "ça restait très très compliqué car il n'y avait plus personne. C'était pareil pour tous ceux travaillant dans le tourisme, on se copiait tous les uns les autres. Tout le monde essaie de faire des petits boulots à droite à gauche. Mais c'est un peu l'asphyxie, la saturation au niveau économique".

"Quasiment du jour au lendemain, on s'est retrouvés sans vol, puis sans fret", raconte le Français qui "ne s'attendait pas à vivre ça". "Les prix sont de manière générale assez élevés sur l'île. Mais en mars 2020, les prix ont explosé parce qu'il n'y avait plus de fret. On n'avait plus de tomates, plus de salade... Les légumes, c'était devenu du luxe! On n'a jamais mangé autant de thon qu'à cette période-là", poursuit le quinquagénaire, qui explique que les transports de marchandises ont ensuite progressivement repris à partir de l'été 2020.

Une situation "unique au monde"

Avant la crise, l'île recevait jusqu'à 16 vols et 5800 touristes par semaine, d'après le quotidien espagnol El Pais. Or ces derniers mois, selon Stéphane, "les vols vers Santiago sont extrêmement rares. Ils se comptent sur les doigts de la main chaque semaine. Seule une poignée de personnes est autorisée à atterir sur le tarmac de l'aéroport de l'île de Pâques".

Par conséquent, de grands hôtels comme le Hare Uta, Explora, Hanga Roa ou encore Altiplanico ont été contraints de fermer leurs portes, rapportait au mois d'août dernier le quotidien chilien La Tercera. Les autorités ont dû activer le plan d'autosuffisance prévu en cas de fermeture de l'île, qui consistait à employer 800 des 1800 personnes au chômage technique pour assurer l'entretien des parcs et jardins de l'île, ou encore les réparations de façades. En parralèle, des semences ont été importées dans l'idée que chaque foyer puisse cultiver ses propres denrées.

"La situation de l'île de Pâques est unique au monde. C'est un village, on vit dans une sorte d'économie circulaire où tout est très très lent. La population Rapa Nui, elle, ça ne la dérange pas d'être coupée du monde car les gens ont peur du Covid, et c'est légitime. Ils savent très bien qu'ouvrir leurs frontières aux touristes fera venir le Covid à eux. Ils ne savent pas trop à quoi s'attendre, et ils n'ont pas n'ont plus envie de s'imposer des contraintes comme les masques etc."

Au mois de juin 2021, 14 mois après la fermeture de l'île au monde extérieur, Stéphane n'a d'autre choix que se réinventer à nouveau. Il transforme alors sa boutique en café-boutique en attendant un vol pour pouvoir quitter l'île. Mais "les listes d'attente sont très longues pour pouvoir partir, les gens attendent des mois et des mois".

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Par chance, Stéphane et sa famille parviennent finalement à dégoter un vol pour Santiago pour la fin octobre. Une fois de retour sur le continent, dans la capitale chilienne, cet homme d'affaires obstiné compte lancer sa nouvelle activité de 'personal shopper' (vendeur personnel) vers des clients vivant sur l'île de Pâques. "Psychologiquement, c'est difficile de rester enfermer 800 jours", confie cet expatrié, qui dit avoir "hâte" de retrouver le continent sud-américain pour "pouvoir respirer".

"Le Covid, on va le découvrir en quittant l'île"

"Le Covid, nous on ne sait pas ce que c'est. On va le découvrir en quittant l'île", indique-t-il. À ce jour, l'île comptabilise huit cas de Covid et aucun nouveau cas depuis septembre 2020. Il n'y a d'ailleurs eu aucun décès pendant la pandémie, selon les données des autorités locales.

Sur l'île, 73,1% de la population est vaccinée contre le Covid-19 mais le centre médical de Hanga Roa, la capitale, ne dispose d'aucune unité de soins intensifs. Une seule ambulance médicalisée envoyée depuis le continent il y a un mois peut transporter un patient à la vie menacée par le Covid-19.

Dimanche, seules 972 personnes ont pris part au vote sur la réouverture de l'île, ce qui représente moins de 20% des habitants appelés aux urnes. Mais le résultat de ce vote n'est pas contraignant et la décision finale reviendra aux autorités sanitaires de la région de Valparaiso, dont dépend l'île, ou du ministère de la Santé, qui n'a pas encore dit s'il comptait se plier ou non à la consultation.

Article original publié sur BFMTV.com

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