Cerfs et élans fous dans les forêts américaines

A en croire certains biologistes, les chasseurs américains courraient de grands dangers. En effet, dans le Colorado et le Wyoming, des cerfs et des élans sont atteints d’une affection analogue à l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), la maladie du dépérissement chronique (ou cachexie chronique). La situation serait comparable aux premiers jours de l’épizootie de “vache folle” au Royaume-Uni. Bien qu’aucun cas d’encéphalite spongiforme humaine ne puisse encore être attribué à la consommation de viande de cerf ou d’élan, il y a tout lieu de croire que la transmission de l’animal à l’homme est possible. Alors que la saison de chasse bat son plein, certains scientifiques demandent que davantage de mesures soient prises pour informer les chasseurs de ce problème.
Qu’il s’agisse de la maladie de la vache folle ou de la cachexie chronique, on estime que ces deux affections sont dues à des protéines aberrantes, les prions infectieux, qui détruisent les tissus du cerveau en y laissant des cavités comparables à celles d’une éponge. Lorsque la maladie de la vache folle est apparue au Royaume-Uni, au milieu des années 80, les services sanitaires ont assuré dans un premier temps qu’elle ne pouvait pas se transmettre à l’homme. A l’heure qu’il est, 81 Britanniques sont morts d’une encéphalopathie qu’ils auraient contractée en consommant de la viande contaminée, et il est encore trop tôt pour prévoir le nombre de victimes que fera cette maladie [à l’heure actuelle, 83 cas de décès ont été constatés dans le monde].

“Ici, les gens sont mal informés, ou ils s’en fichent”

La maladie du dépérissement chronique sévit le long de la frontière entre le Wyoming et le Colorado, et l’on estime qu’elle affecte 1 % des élans et entre 6 et 15 % des cerfs. Les responsables des parcs naturels de ces deux Etats font valoir qu’on n’en sait pas encore assez sur le problème pour annuler les permis de chasse. Le Dr Mike Williams, vétérinaire au Colorado Department of Wildlife, à Fort Collins, se veut rassurant : “Nous ne pensons pas que ce soit bien grave.” Les zones d’endémie ne sont pas interdites à la chasse, et, pour lui, il n’y a pas lieu de les fermer. “Si les gens décident de chasser ici, libre à eux.” Les directeurs des réserves naturelles conseillent toutefois aux intéressés d’éviter les bêtes manifestement malades et d’utiliser des gants de caoutchouc pour découper les carcasses, en particulier la cervelle et les tissus nerveux, où il semble que les prions soient concentrés. Mais, au dire de ceux qui connaissent les pratiques locales en matière de chasse, personne ne prend de telles précautions.
“Ici, les gens sont mal informés sur la maladie, ou alors ils s’en fichent”, déplore, au cours d’un entretien téléphonique, Arnold Hale, un commerçant à la retraite qui tenait autrefois un magasin d’articles de chasse à Livermore (Colorado). “Lorsqu’on parle aux chasseurs, on s’aperçoit que la plupart d’entre eux ne font pas confiance au gouvernement. Je n’en connais pas un seul qui prenne des précautions.” Kurt Zunker, 28 ans, agent de probation à Cheyenne (Wyoming), grand amateur de chasse, déclare : “Je suis conscient de la situation, mais je n’en connais pas les tenants et les aboutissants. Ça ne va pas m’empêcher de chasser.”
L’ESB et la cachexie chronique font partie d’une catégorie de maladies à prions encore mal connues, les encéphalites spongiformes transmissibles (EST). Les molécules protéiques aberrantes [PrP, protéines du prion] sont repliées de manière anormale, ce qui leur donne, semble-t-il, la capacité de provoquer la maladie. Dans certains cas, les PrP restent inoffensives, mais il arrive qu’elles soient transmises par l’alimentation, par transfusion sanguine ou par des instruments chirurgicaux.
La transmission est néanmoins difficile à établir, car en général les hommes ou les bêtes ne développent la maladie que longtemps après l’exposition aux prions pathogènes. Ainsi, il y a quelques années, on estimait encore que chaque espèce présentait sa propre forme d’EST et que ces maladies franchissaient rarement la barrière des espèces.
Pourtant, en 1996, de jeunes Britanniques ont commencé à mourir d’une forme particulièrement foudroyante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. La barrière des espèces était tombée. Jusqu’alors, on ne diagnostiquait la maladie de Creutzfeldt-Jakob que chez le sujet âgé. Or des tests ont eu tôt fait de révéler qu’on était en présence d’une nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (nvMCJ), due à la consommation de viande provenant de bétail contaminé par l’ESB. Ces derniers mois, des chercheurs ont découvert qu’un prion de hamster se répliquait à outrance chez la souris, et ce sans produire les symptômes de la maladie. Or on pensait qu’un tel prion ne pouvait en aucun cas passer d’une espèce à l’autre. En d’autres termes, les souris peuvent être des porteurs sains d’une maladie apparue chez le hamster. Lorsque les générations suivantes de souris sont exposées au sang ou aux tissus nerveux de leurs congénères porteurs sains, elles contractent la maladie. D’autres expériences menées in vitro aux Etats-Unis tendent à prouver que les prions de cerfs ou d’élans atteints de cachexie chronique peuvent transformer les prions humains sains en prions pathologiques, au terme d’une évolution lente mais certaine.
Ainsi, la possibilité d’une transmission de la maladie du dépérissement chronique à l’homme est désormais démontrée scientifiquement. Mais les responsables des réserves naturelles ne veulent rien entendre : les affaires avant tout. C’est ce qu’explique le Dr Tom Pringle, biologiste à Eugene (Oregon), qui suit de près les EST dans le monde et étudie la maladie de manière indépendante.
Selon lui, la plupart des Américains n’ont pas conscience des dangers réels de ces maladies. Il est extrêmement difficile de détruire les prions pathogènes entrés en contact avec des instruments chirurgicaux. Ce qui n’empêchera pas un chasseur “fourbu, gelé, affamé, ivre” de trancher la tête d’un cerf, de manipuler la moelle épinière de l’animal, puis de “glisser le couteau de chasse dans son étui”, poursuit-il. Ce couteau peut alors devenir un redoutable vecteur de la maladie.

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