Septième round : Peut-on toucher à « Intouchables » ?

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Chaque semaine pendant la campagne, Yahoo! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur.fr sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché livre une critique du film Intouchable et pour une fois... ils sont presque d'accord.

« Intouchables », un monde irréel pour une France fatiguées

Par Pascal Riché

« Intouchables » est une excellente comédie. J'ai ri, j'ai apprécié le jeu des acteurs, la drôlerie d'Omar Sy, et la tendresse qu'elle déverse à grands flots sur les spectateurs... J'en suis ressorti heureux. Mais tout en m'interrogeant : pourquoi ce film marche-t-il si bien, au point d'être applaudi dans les salles ? Déjà près de deux millions d'entrées ! Quelle corde touche-t-il donc dans la France de 2011 ?

L'explication ne saute en effet pas aux yeux. Il s'agit d'une comédie simple, avec une vague toile de fond sociale : l'histoire d'une amitié entre un « jeune chômeur des banlieues » (Omar Sy, du « Service après-vente des émissions » de Canal +, plus si jeune, en fait) et un quinqua milliardaire tétraplégique (François Cluzet, impeccable dans le film).

Le tétraplégique et le paralysé social sont deux parias, chacun à leur manière : intouchables, donc, et évidemment touchants. Le jeune Driss a connu une réalité dure (abandon par ses parents, trafic de drogue, prison...) mais c'est du bon pain. On ne sait pas trop comment l'autre, Philippe, est devenu ultra-riche — probablement un héritier — mais c'est un type ouvert et épris de liberté.

Histoire vraie et conte de fées

Tout cela ne tient pas debout, évidemment. Mais la ruse des réalisateurs Eric Toledano et Olivier Nakache, c'est d'avoir bâti ce scénario sur une histoire vraie. Impossible de crier à la caricature, pensez ! Cette histoire a vraiment eu lieu entre Philippe Pozzo di Borgo, ancien directeur des champagnes Pommery et Abdel Sellou, un ex-délinquant élevé dans une cité en banlieue.

En réalité, si ce film plaît tant, c'est parce qu'il présente une histoire aussi éloignée que possible de notre réalité concrète. Elle se passe dans un univers parallèle : un monde qui n'existe pas.

Il y a certes une crise, qui ressemble à la nôtre, mais elle est simplifiée, caricaturée, sublimée. Il y a certes des classes (avec des très-très riches et des très-très pauvres), mais ne cherchez pas de lutte les confrontant...

La vie chez Philippe le riche est douce et enviable : chacun des employés de maison est plutôt sympa. Le spectateur, finalement, y est bien. On sourit, lové dans cet univers ouaté.

Le jeune Driss, employé par l'autre, ne se révolte jamais (le vol d'un œuf de Fabergé, qu'il rendra, n'est qu'un larcin atavique). Il apprécie la douceur de la baignoire en nacre et se contente de se moquer tendrement du bourgeois et de ses codes culturels. Ouvert, ce dernier le prend très bien. On est dans un conte de fée.

Le parler « cash » de Driss

A y repenser, les « comédies sociales » à succès, ces temps-ci, sortent de la même matrice : on confronte deux faux mondes sociaux qui s'ignorent habituellement, et ce « choc » se passe merveilleusement. C'est « Bienvenue chez les Ch'tis » de Dany Boone (le monde des Ch'tis est pour le coup sans classes, sans entreprises privées, sans modernité... complètement fantasmé) ; c'est encore « Les Femmes du 6e étage » de Philippe Le Guay (où un riche, joué par Fabrice Luchini, retrouve le goût de la vie au contact de femmes de ménage espagnoles)...

Dans ces mondes parallèles, tout le monde est gentil, ce qui permet de se parler franchement, un vrai luxe. Qui dans le monde réel peut parler « cash » sans susciter agressivité ou dégoût ?

Dans « Intouchables », Driss parle cette langue magique qu'est le « non-politiquement correct », et cela fait tellement de bien. Par exemple, nous sommes (moi compris) ravis d'entendre Driss dire que telle femme est « bonne », ou se moquer des handicapés bavant du Téléthon ou encore hurler de rire, au début d'un opéra (« Der Freischütz »), en découvrant un arbre qui chante (et en allemand).

L'espoir timide de Philippe

La France d'aujourd'hui, pour rire, n'a besoin de rien d'autre. Cette France qui applaudit aux « Intouchables » est fatiguée. Elle se désintéresse des « Indignés » qui tentent d'occuper La Défense. Aux « primaires citoyennes », elle choisit de voter « gauche molle ».

C'est une France à l'image de Philippe, le tétraplégique du film : immobile, impuissante, vieillissante. Et accrochée au rêve improbable qu'un jour, quelqu'un ou quelque chose viendra sans brutalité la réveiller.

Pascal Riché

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Intouchables : l'immigration, une chance pour la France moisie

Par Elisabeth Lévy

Il y a des jours où tout se ligue contre vous. Émergeant du cinéma où j'avais vu Intouchables, je luttais péniblement contre les bons sentiments qui m'envahissaient en maudissant Pascal Riché — à qui revient l'idée de ferrailler sur ce film devenu un « phénomène de société » - lorsque j'ai entendu une voix qui m'appelait. Pas de panique, je n'ai pas été frappée par un syndrome Jeanne d'Arc, la voix était humaine et sortait d'un kiosque chargé de bonbons, nougats, chouchous et autres confiseries. Le genre de truc qui vous bousille les dents rien qu'en regardant et réveille l'enfant qui sommeille en vous au risque d'anéantir des années de poisson vapeur-brocolis avec une Badoit s'il vous plait. Alexandre, souverain de ce royaume gourmand, m'a invitée avec un grand sourire à prendre ce que je voulais. Il faut vous dire qu'Alexandre est abonné à Causeur et qu'en plus des oursons en chocolat et des boucles d'oreilles en forme de cerises en gélatine 100 % chimique, j'ai eu droit à des douceurs en forme de compliments — que, contrairement aux bonbons, je partage volontiers avec mes camarades. Après ça, essayez de vous énerver contre l'unanimisme du Bien ! Et comme si la tâche n'était pas assez compliquée, je découvre que Télérama et les Inrocks n'ont pas aimé le film, aimablement qualifié par le second de « fable relou et démagogique ». Tant pis, je me résignerai à avoir raison avec les Inrocks plutôt que tort avec Le Monde. À vrai dire, ma lune de miel avec l'hebdo de la gauche branchée risque d'être assez courte : la lecture de l'article m'apprend que l'un des défauts d' Intouchables tient au fait que si « les pratiques culturelles de la classe dominante sont raillées, les signes matériels de richesse (grosse voiture, avion privé) sont considérés avec la plus grande bienveillance. » En somme, le problème n'est pas qu'Intouchables soit caricatural, mais qu'il ne le soit pas assez dès lors que le riche est non seulement cultivé mais éminemment sympathique.Inutile de rappeler le « pitch » de cette sympathique comédie populaire, il fallait être retiré dans un ermitage pour y échapper. Du reste, quand on est bon public, ce qui est mon cas, on ne s'ennuie pas, en tout cas beaucoup moins qu'aux Chtis. Autant l'avouer, j'ai même ri, moins souvent que mes voisins mais à plusieurs reprises, par exemple quand le gentil riche (qui a échappé par la grâce du handicap à la malédiction de sa classe) tente d'initier le gentil pauvre aux beautés de la musique classique, et que le pauvre en question percute sur « Les Quatre Saisons » : « Ça je connais ! Vous êtes aux Assedic de Paris, votre temps d'attente durera environ deux ans ». Et puis, Omar Sy est beau comme Harry Roselmack et j'ai toujours eu un faible pour Cluzet. Bref, si vous n'avez pas accompli votre devoir citoyen en salle obscure, Intouchables sera parfait pour un dimanche soir ramollo lors de la diffusion télé.

Seulement, on n'est pas là pour rigoler. Intouchables n'est pas un divertissement mais — dixit Le Monde — une « métaphore sociale généreuse ». Reste à comprendre la morale de cette fable. Au premier degré, elle se décline en quelques vérités qu'on a tendance à oublier. Primo, derrière tout zyva à capuche pourrissant la vie de ses concitoyens, se cache un être humain fraternel et sensible. Deuxio, un riche peut sauver son âme grâce à l'art et aux tragédies de la vie — dans le film, les riches qui ont la malchance d'être valides font penser aux patrons de Dickens. Tertio, la différence c'est vachement chouette et ça enrichit tout le monde. Ah, j'allais oublier : un petit pétard ça ne fait pas de mal.

Que ce conte de fées ait peu de choses à voir avec la réalité de la France contemporaine (même s'il s'inspire d'une histoire vraie) n'est pas un problème en soi. Les films de Capra mettent aussi en scène une humanité à peu près inconnue au bataillon ou en tout cas fortement minoritaire. Après tout, on aimerait que les riches soient cultivés, que les petits voyous fassent un usage plus fréquent de leur grand cœur et que la diversité des cultures chère à Jacques Chirac ait balayé le choc du même nom. Sauf que le message subliminal et politique du film est autrement ambitieux. C'est encore vers l'honorable critique du Monde — que l'on a connu plus difficile — qu'il faut se tourner : selon lui, la force d'Intouchables est de montrer « tout l'intérêt de l'association entre la Vieille France paralysée sur ses privilèges et la force vitale de la jeunesse issue de l'immigration. » L'immigration est une chance pour la France moisie et même sa seule chance de se régénérer : que voilà une chanson neuve ! On pourrait me dire que Molière avait déjà tout inventé avec ses soubrettes et ses valets qui subvertissent l'ordre établi, permettant à l'amour de triompher des convenances et des barrières sociales. L'ennui, c'est qu'il n'y a plus de vieux monde à détruire, plus de vieille France à abattre : le discours dominant d'aujourd'hui n'est pas celui de l'ami qui dit au gentil riche qu'il faut se méfier de « ces gens-là », mais celui de Driss qui rappelle que la culture classique c'est chiant (et, bien sûr, discriminant) ou que le rap est la vraie poésie de notre temps. Les vrais puissants ne chuchotent pas aux dîners du Siècle, ils claironnent sur Canal +. Mais qu'on se rassure : aux dîners du Siècle, on parle déjà comme sur Canal +.

Elisabeth Lévy

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