« Le bilan de Sarkozy c’est les 18% du FN »

Ramsès a passé la soirée électorale du 1er tour avec deux rappeurs du groupe La rumeur. Ils lui ont livré leurs impressions, leurs pronostics pour le second tour et l'avenir qu'il voit pour le pays.

Dimanche 22 avril. Hamé m'a donné rendez-vous chez lui, en banlieue parisienne. La porte de son appartement est ouverte. Du salon, il me dit d'entrer. Il est assis sur un fauteuil, regarde «District 9», un film de science-fiction sud-africain. Parmi les autres membres du groupe La Rumeur, seul Ekoué nous rejoindra. Un peu plus tard.

Quelques coupures de presse entreposées sur un large bureau évoquent leur nouvel album, « Tout brûle déjà », sorti lundi dernier, en pleine élection. « Une coïncidence », mais pas forcément la plus gênante, pour des rappeurs qui assument clairement leur dimension politique et leur bataille judiciaire contre Nicolas Sarkozy.

En 2002, le président sortant, alors ministre de l'Intérieur, les avait épinglés pour «diffamation, atteinte à l'honneur et à la considération de la police nationale», suite à un article de Hamé sur les bavures policières. Huit ans de procédure, cinq procès et finalement, la relaxe.

Sur les chaines de télévision, le compte à rebours avant les résultats. Hamé zappe. 19h30. Il laisse l'image, mais coupe le son. En met un autre, celui de Wiz Khalifa, rappeur américain. Il allume une cigarette, me dit quelques mots sur ses études de cinéma à New-York et de son court-métrage, «Ce chemin devant moi », en lice pour la palme d'or au festival de Cannes. Puis scrute son téléphone portable : « Hollande arrivera en tête et Sarkozy juste derrière. Aucune surprise. «

En fait, si. 20h00, Marine Le Pen est alors créditée de 20% des voix. Hamé ricane nerveusement. « Oh putain! ». Ekoué sonne à la porte. A peine arrivé qu'il commente : «C'est grave mais ce n'est pas une surprise. Le vote FN s'est décomplexé dans ce pays, la parole raciste aussi. Il ne faut pas non plus occulter la dimension protestataire, le choix Le Pen par défaut, par refus du système.»

Il s'assied sur un matelas, jette un coup d'œil sur l'appartement, les photos qui le tapissent et les centaines de livres entreposés dans une grande bibliothèque. Fait une allusion rapide à Science-Po Paris, où il a étudié et confie ne pas avoir voté : « Je fais partie des abstentionnistes, qu'il faut, soit-dit en passant, arrêter de criminaliser. Je considère ça comme un acte politique. »

Même constat pour Hamé, qui enchaîne, tandis qu'au même moment, Jean-Marie Le Pen fanfaronne et félicite sa fille : « Quel que soit le président, il va y avoir un basculement à droite car il faudra aller chercher les électeurs du FN. »

Les deux artistes scrutent les réactions, les mots, les gestes des politiciens, venus sur les plateaux télés disséquer les résultats, parfois de manière musclée et brouillonne. «Il y a un arrière-gout de 21 avril » glisse Ekoué, qui néanmoins, tempère : « Le FN s'écroulera aux législatives. Il retombera comme un soufflet. »

Hamé lui emboîte le pas : « Les gens se lâchent pendant les présidentielles. Mais ils ne veulent pas de ce parti près de chez eux. En tout cas, pas encore. »

Hamé tripote la télécommande. Va-et-vient entre TF1 et France 2. L'intervention de Rachida Dati lui arrache un sourire, le visage de Laurent Fabius aussi. « Il va la démonter, c'est un vieux briscard, un redoutable tribun ». Des qualités d'orateur qu'il reconnaît d'ailleurs à Nicolas Sarkozy. Ekoué coupe : «Il faut voir ce que vont donner les débats entre les deux tours. Sarkozy est à l'aise dans cet exercice. En mars dernier, il avait même pris le dessus sur Fabius. »

Hamé, lui, plaisante : « En débat, Sarkozy est comparable à un pit-bull. Il commence par sauter à la gorge de son adversaire. Puis le laisse se vider de son sang, tranquillement, et lui met une petite tape de temps en temps, pour le réveiller et mieux savourer sa victoire. »

Après leurs gardes rapprochées, c'est au tour des candidats de dégainer. De dresser les bilans. Il y a Eva Joly, dont les 2% font réagir Hamé — « Les Verts aurait dû choisir Nicolas Hulot »- puis Ekoué dans la foulée : « A vrai dire, je ne comprends pas ces candidats qui se présentent sans vraiment donner l'impression qu'ils veulent du pouvoir. »

Il y a aussi, Jean-Luc Mélenchon, qui parle d'échec, mais « qui partait de très loin et qui a quand-même réussi le tour de force de ressusciter les communistes d'entre les morts. »

Et François Hollande, filmé par les caméras croisant et embrassant une petite fille avant de prononcer son discours. « La belle mise en scène ! J'aurais aimé qu'il croise plutôt un jeune dans un hall d'immeuble à Aulnay-Sous-Bois » lâche Ekoué. Cette fois, c'est Hamé qui coupe :

« Si DSK avait dit à Nafissatou Diallo : « Allez-vous en Madame » la donne aurait été différente. Hollande n'aurait jamais pu bénéficier de ce moment de gloire inespéré pour un politicien de sa trempe. »

Leurs téléphones sonnent. On leur demande de réagir aux résultats. A quelques mots près, ils ont la même analyse : « Le bilan de Sarkozy, c'est Les 18% du FN. »

Ils se lèvent. Hamé se livre à quelques pronostics. «Valls ministre de l'intérieur, Moscovici à Matignon ». Comme Ekoué, il ne voit pas Sarkozy refaire un quinquennat. « Il va dégager, il incarne d'ailleurs ce qu'il y a de pire en politique ». Et comme Ekoué, il n'attend rien d'un retour de la gauche au pouvoir. Il me lit à haute voix un SMS qu'il a envoyé à un partisan socialiste : « Hollande sera notre prochain berger [...]. Mais peux-tu me dire s'il a renoncé à l'argent de Bongo Fils [président du Gabon Ndlr] pour sa campagne? »

21h30. Ils partent faire une escapade dans la capitale. « La soirée électorale est finie pour nous ». Juste le temps pour Ekoué d'aller récupérer un cigare. De dire qu'avec la percée du FN, ils seront certainement attendus au tournant sur les questions d'immigration dans les médias, dont le groupe fait la tournée pour sa promo. Une thématique qu'ils abordent très largement dans leurs différentes oeuvres :

« L'immigration est indissociable du pillage éhonté de l'Afrique et des rapports de corruption que la France entretient avec elle. Tant qu'un politicien n'aura pas le courage de soulever, entre autres, cette problématique, je ne me déplacerai pas pour une présidentielle. »

Et juste le temps pour Hamé de conclure : « A mon sens, Hollande n'est pas le clou du spectacle ce soir. On ne peut pas faire comme si le FN n'avait pas fait son meilleur score lors d'une présidentielle. »

Ramses Kefi

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