Birmanie: Des milliers de manifestants contre le putsch, internet bloqué

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(Reuters) - Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté samedi en Birmanie pour dénoncer le coup d'Etat et réclamer la libération de la dirigeante Aung San Suu Kyi tandis que la junte militaire a bloqué internet à travers le pays.

A Rangoun, plus grande ville du pays, la foule a scandé "Dictature militaire, défaite, défaite; Démocratie, victoire, victoire" tout en brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire "Contre la dictature militaire". Des passants leur ont offert de l'eau et de la nourriture.

Beaucoup de manifestants étaient vêtus de rouge, la couleur de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d'Aung San Suu Kyi dont l'écrasante victoire aux élections législatives du 8 novembre a été contestée par l'armée. L'état-major militaire, qui a pris le pouvoir lundi, a dénoncé des fraudes lors du scrutin, des accusations rejetées par la commission électorale.

Des milliers de manifestants ont marché en direction de la mairie tandis que des automobilistes ont déclenché un concert de klaxons tout en se penchant à l'extérieur de leur voiture, trois doigts levés, signe de ralliement des contestataires. Des passants leur ont renvoyé ce salut. Certains brandissaient des drapeaux de la LND ou des portraits d'Aung San Suu Kyi, applaudissaient et dansaient.

Dans la soirée, la plupart des manifestants se sont dispersés. Mais pour une cinquième nuit consécutive, des habitants ont frappé sur des casseroles, des poêles ou des percussions, provoquant un tintamarre dans Rangoun en partie plongée dans l'obscurité en raison de coupures de courant.

Certains manifestants ont appelé à se rassembler de nouveau dimanche à Rangoun.

MANIFESTATIONS À MANDALAY ET NAYPYIDAW

Des milliers de personnes sont aussi descendues dans les rues de Mandalay, la deuxième ville du pays, et de Naypyidaw, sa capitale construite par les militaires et siège des administrations, où les manifestants ont là aussi scandé des slogans hostiles au putsch de lundi et favorables à la libération d'Aung San Suu Kyi.

Ces manifestations ont pris de l'ampleur au fil de la journée malgré l'interruption d'internet imposée par les autorités après le début des rassemblements.

Toute la journée, la télévision d'Etat MRTV a diffusé des images à la gloire de l'armée.

NetBlocks, un observatoire d'internet, a fait état d'une "panne nationale d'internet", estimant que le niveau de connexion était tombé à 16% de ses possibilités habituelles. Des témoins ont signalé un arrêt des services mobile et wifi.

La junte n'a pas répondu aux demandes de commentaire.

Elle s'est déjà efforcée de faire taire la contestation en suspendant les accès à Facebook et elle a élargi samedi cette répression numérique à Twitter et Instagram.

L'opérateur norvégien Telenor a rapporté que les autorités birmanes avaient demandé aux fournisseurs d'accès internet de bloquer Twitter et Instagram "jusqu'à nouvel ordre". Il a ensuite indiqué qu'elles avaient ordonné la fermeture totale des réseaux, sauf pour les appels vocaux et les SMS.

Le Haut Commissariat de l'Onu aux droits de l'homme a exigé le rétablissement d'internet pour "garantir la liberté d'expression et l'accès à l'information", Facebook s'est dit "extrêmement" préoccupé et a "fermement" demandé à la junte de rétablir l'accès à ses services tandis que Telenor a dit avoir plaidé auprès des autorités en faveur d'un maintien des connexions tout en se disant contraint par la législation locale.

Aung San Suu Kyi, 75 ans, n'a plus été vue en public depuis le coup d'Etat.

Selon leur avocat, la lauréate du prix Nobel de la paix en 1991 et le président Win Myint, lui aussi évincé lundi, sont détenus à leurs domiciles.

DÉSOBÉISSANCE CIVILE

Aung San Suu Kyi a déjà passé une quinzaine d'années en résidence surveillée dans sa lutte contre de précédentes juntes militaires. Elle est cette fois accusée d'avoir importé illégalement six talkies-walkies tandis qu'il est reproché à Win Myint de ne pas avoir respecté les restrictions imposées contre l'épidémie due au nouveau coronavirus.

L'Australien Sean Turnell, conseiller économique d'Aung San Suu Kyi, a dit dans un message adressé samedi à Reuters avoir été arrêté.

L'Australie, sans citer son nom, a fait savoir qu'elle avait convoqué l'ambassadeur de Birmanie pour lui faire part de sa "profonde inquiétude".

Un mouvement de désobéissance civile s'est développé au cours de la semaine en Birmanie à la suite du coup d'Etat, certains médecins et enseignants refusant de se rendre à leur travail.

La majeure partie de la communauté internationale a condamné ce coup d'Etat. Le Conseil de sécurité des Nations unies a exigé la libération immédiate de toutes les personnes arrêtées et les Etats-Unis réfléchissent à des sanctions ciblées.

Au cours d'un entretien téléphonique vendredi, le secrétaire d'Etat américain, Antony Blinken, a exhorté le haut diplomate chinois Yang Jiechi à condamner le coup d'Etat, a rapporté le département d'Etat.

La Chine, qui entretient des liens étroits avec l'armée birmane, s'est jointe au consensus à l'Onu pour demander la libération des personnes arrêtées mais elle n'a pas condamné la prise du pouvoir par les militaires. Elle prône que chacun agisse dans l'intérêt de la stabilité en Birmanie, pays voisin.

(Rédaction de Reuters; Version française Bertrand Boucey)