"Une battue désorganisée": deux chasseurs jugés pour la mort d'un homme pris pour un sanglier

"Une battue désorganisée": deux chasseurs jugés pour la mort d'un homme pris pour un sanglier
Un Franco-Britannique de 25 ans, Morgan Keane, a été tué en décembre 2020 par un chasseur alros qu'il coupait du bois sur son terrain dans le Lot. - Valentine Chapuis
Un Franco-Britannique de 25 ans, Morgan Keane, a été tué en décembre 2020 par un chasseur alros qu'il coupait du bois sur son terrain dans le Lot. - Valentine Chapuis

Fait rare, ils seront deux du côté des prévenus: le chasseur à l'origine du tir mortel et l'organisateur de la battue. Deux hommes, de 35 et 51 ans, sont jugés ce jeudi par le tribunal correctionnel de Cahors pour la mort en 2020 de Morgan Keane, un jeune franco-britannique pris pour un sanglier lors d'une battue organisée à proximité de son terrain à Calvignac, dans le Lot.

"C'est une nouveauté dans ce type de dossier, commente auprès de BFMTV.com Me Benoît Coussy, l'avocat du frère de la victime. "Très souvent, seul le tireur est poursuivi."

"J'ai vu une masse"

Ce 2 décembre 2020, Julien F. participait à sa cinquième battue seulement. Il est en effet détenteur d'un permis de chasse depuis six mois. Venu de l'Aveyron pour "se changer les idées", son beau-frère qui lui avait proposé cette battue pour chasser le sanglier lui indique de se positionner à un endroit. Alors qu'il se trouve seul, il aperçoit une première bête qu'il ne parvient pas à atteindre. Il la suit du regard.

"Là j'ai vu cette masse arriver, j'ai monté mon fusil, j'ai visé et j'ai tiré un coup", a expliqué l'homme, alors âgé de 33 ans, lors de sa garde à vue.

Cette "masse" est en réalité Morgan Keane, un Franco-britannique de 25 ans, dont la famille était installée depuis quelques années à Calvignac, village de quelque 200 habitants. Avec son frère, ils vivent dans une maison entourée d'un terrain où la chasse n'est pas autorisée. Son père, avant son décès, a d'ailleurs eu maille à partir avec des chasseurs locaux.

Ce jour-là, vêtu d'un tee-shirt gris, d'une veste sombre, d'un pantalon bleu, et portant des écouteurs orange, Morgan Keane, 1m95, coupe du bois sur sa parcelle. Une échelle et sa tronçonneuse vont être découvertes à côté de son corps. La balle tirée par Julien F., de gros calibre et à fort pouvoir de pénétration, l'a atteint au niveau des poumons. Le jeune homme va suffoquer pendant cinq minutes avant de succomber à sa blessure.

Battue "totalement désorganisée"

L'instruction menée pendant deux ans a établi que le tireur avait violé les règles de chasse, à commencer par l'obligation d'identification de l'objectif avant de tirer. Dans ses premières déclarations, Julien F. exprime ses remords, admettant ne pas avoir respecté les règles. Il évoque par ailleurs l'absence de consignes de sécurité avant le départ de la battue, s'étonnant également de certaines conditions d'organisation.

Si Julien F est poursuivi pour "homicide involontaire", Laurent L., le directeur - "par défaut", dit-il - de la battue sera jugé à ses côtés pour le même délit. Si lui assure avoir donné des consignes en début de chasse, l'instruction, mettant en évidence "plusieurs fautes caractérisées", a établi que la battue était "totalement désorganisée" alors même qu'elle était "intrinsèquement dangereuse", selon le juge.

Pour ce magistrat, les failles pointées pendant l'instruction, à savoir l'absence du rappel de consigne, l'établissement d'un plan de chasse ou ne pas faire accompagner Julien F. par un chasseur expérimenté, a permis la survenance de l'accident.

Sollicitées par l'AFP, les avocates de l'auteur du tir mortel, Sylvie Bros, et du directeur de la battue, Emilie Geffroy, n'ont pas souhaité s'exprimer avant l'audience.

"Le directeur de la battue doit répondre de la responsabilité de l'ensemble des chasseurs", estime pour sa part Me Coussy. "Sa responsabilité est immense, même supérieure à celle du tireur car il savait qu'il y avait des riverains.

"Le tireur était un pion parmi d'autres, il a été mis en difficulté", poursuit-il.

L'avocat déplore que "d'autres chasseurs ne soient pas sur le banc des prévenus". Ceux qui, avant l'accident, savaient que Morgan Keane était présent sur son terrain et n'ont pas prévenu, et ceux qui, après le tir, n'ont pas porté assistance au jeune homme.

Un "acte inadmissible" pour le patron des chasseurs

Juste avant ce procès, le président de la Fédération nationale de la chasse a pris la parole, alors que les accidents de chasse suscitent de plus en plus de polémiques. Willy Schraen a présenté ses condoléances à la famille de Morgan Keane, dans un entretien accordé à La Dépêche du Midi.

"Une personne a été tuée par la négligence", poursuit-il. "Ce qui me met en colère c'est le non-respect des règles élémentaires."

Dénonçant un "acte inadmissible", il soutient la démarche de la Fédération des chasseurs du Lot de se constituer partie civile dans ce procès.

Pour les proches de la victime, le procès va permettre de lever des zones d'ombre. Les chasseurs, qui connaissaient les Keane, ont-ils voulu intimider le jeune homme en laissant un chasseur inexpérimenté et qui ne connaissait pas les lieux chasser sur son terrain?

"Il y a quelques inconnues dans la narration", estime Me Benoît Coussy. "Il faut identifier les intentions cachées." L'avocat espère "une peine supérieure" à celles prononcées par les autres tribunaux ces dernières années. "Il faut peut-être utiliser la sanction civile pour que les chasseurs soient plus attentifs", conclut Me Benoît Coussy appelant à taper les chasseurs au porte-monnaie.

Article original publié sur BFMTV.com