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Ariane 6 arrive (très) en retard face à SpaceX, mais elle a un sacré atout dans sa manche

Alors qu’Ariane 6 doit effectuer son vol inaugural cet été, elle a déjà une vingtaine de commandes de prévues.

ESPACE - C’est la dernière ligne droite pour la fusée Ariane 6 avant que ses étages ne partent pour Kourou en Guyane, où se trouve la base de lancement. En juillet 2023, sa prédécesseure Ariane 5 tirait sa révérence après 27 ans de service et une fiabilité exceptionnelle de 98,4 %. Il faut désormais faire place à Ariane 6, dont le vol inaugural est prévu entre le mi-juin et fin juillet 2024.

L’aventure Ariane 5 avait bien mal commencé avec cette explosion à 600 millions d’euros

Le lanceur arrive avec quatre ans de retard, et ce délai n’a pas été tendre avec le déploiement tous azimuts de SpaceX. Mais la fusée européenne dispose un solide atout pour démarrer sa carrière.

SpaceX, un concurrent bien avancé

C’est un concurrent qu’Ariane n’avait pas vu venir. Lorsqu’Elon Musk fonde SpaceX en 2002, il a deux objectifs : concevoir des lanceurs capables de diminuer le coût de mise en orbite et développer le tourisme spatial. Plus encore, il cherche à réutiliser ses lanceurs pour réduire les coûts de production.

En 2014, lorsque le programme Ariane 6 est lancé, les Européens ne croient pas aux lanceurs réutilisables. La technologie est connue, testée en interne, mais elle ne l’emporte pas sur le non réutilisable, ni en termes de fiabilité, ni en termes de coût : « Nos clients ne le réclament pas », expliquait encore en 2019 Hubert-André Roussel, alors président exécutif d’Arianegroup.

De son côté, après de nombreux essais qui se sont terminés en explosions souvent spectaculaires, SpaceX réussit l’exploit en décembre 2015 : son booster réatterrit pile sur sa cible. Une révolution dans le secteur de l’aérospatial est en marche. La société d’Elon Musk, avec le soutien des fonds publics américains, réussit à proposer un lanceur réutilisable, fiable, et capable d’être lancé avec une cadence bien plus élevée que ses concurrents. Résultats, des économies d’échelle, et la compagnie d’Elon Musk casse les coûts pour la mise en orbite de satellites.

En parallèle, ArianeGroup continue le développement d’Ariane 6, censée prendre le relais d’Ariane 5 en 2020 : dans le viseur, une modernisation prudente, mais intelligente d’Ariane 5, qui permettra de baisser les coûts sans tout chambouler. Chaîne de fabrication transformée, recours à l’impression 3D pour certaines pièces complexes, design simplifié : pour rester compétitive, Ariane 6 coûtera 40 % de moins à produire.

Mais voilà, le Covid-19 est passé par là. Les tests du lanceur sont à l’arrêt, alors que la fusée fait face à plusieurs problèmes techniques. Le retard pris s’allonge, pour atteindre quatre ans aujourd’hui : un délai énorme, surtout si l’on considère qu’une version « modernisée » d’Ariane 6 était prévue pour… 2025. C’est également ArianeNext, le lanceur suivant, qui en fait les frais. Attendu aux alentours de 2030, celui qui se destine à être le premier lanceur réutilisable siglé Ariane a été repoussé d’autant d’années.

28 vols prévus pour Ariane 6

Sur le papier, le baptême de l’été 2024 s’annonce donc plutôt mal : un lanceur qui arrive trop tard, plus cher par kilo lancé que son principal concurrent (sauf pour les lancements à très haute altitude, les satellites géostationnaires par exemple), une cadence de lancement bien moins élevée… Le marché a changé, et le spatial européen en fait les frais. À moins qu’il n’ait une botte secrète.

Le carnet de commandes est plein, archi-plein, pour le lanceur. « On a déjà 28 missions de prévues alors qu’on n’a pas encore volé », a déclaré François Deneu, directeur du programme Ariane 6, au HuffPost. Et cela n’a rien d’un hasard.

Il y a d’abord les commandes institutionnelles : les gouvernements, l’union européenne veut utiliser sa solution maison pour les satellites publics, à l’image de la constellation Galileo. Même si les retards successifs du lanceur ont forcé l’ESA à choisir SpaceX pour plusieurs lancements en 2024, les suivants seront des passagers d’Ariane 6, avec une première mission début 2025.

La guerre Bezos-Musk, un bon plan pour Ariane

Le privé est aussi au rendez-vous : Arianespace peut ainsi compter sur Amazon. Tout comme SpaceX avec Starlink, l’entreprise de Jeff Bezos prévoit de lancer sa constellation de satellites appelée Kuiper, afin de donner accès à internet depuis l’espace. Un contrat qui représente 18 lancements pour Ariane 6, et il était hors de question pour Bezos de faire appel à son principal concurrent Elon Musk…

À noter qu’en plus de remplacer Ariane 5, la nouvelle fusée européenne va également prendre le relais des fusées russes Soyouz sur le pas de tir de Kourou. Le centre spatial européen a arrêté d’utiliser le lanceur russe depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022.

En dépit de ses ralentissements, en dépit de son retard accumulé, le nouveau bébé du spatial européen va donc démarrer avec une vraie sécurité, celle d’avoir un carnet de commandes plein jusqu’à ce que son rythme de croisière (9-10 tirs par an) soit atteint. Durant cette phase qui continuera tout au long de 2024 et 2025, une seule véritable métrique devra être assurée, la plus importante de toutes pour attirer au-delà des tirs déjà prévus : la fiabilité du nouveau lanceur.

VIDÉO - Des Européens ont décollé pour l'ISS grâce à une mission privée