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Après l’attaque de Moscou, pourquoi Vladimir Poutine ne commente pas la revendication de Daech

Le chef du Kremlin n’a fait aucune mention de l’implication revendiquée par le groupe État islamique, et préfère une version incriminant l’Ukraine. Une rhétorique remarquée.

INTERNATIONAL - Deux jours après l’attaque de Moscou, le Kremlin campe sur sa version des faits. Dans une allocution télévisée, Vladimir Poutine a promis samedi 23 mars de « punir » les « quatre » responsables de la fusillade qui a fait 137 morts, affirmant qu’ils avaient été arrêtés en chemin vers l’Ukraine, sans jamais mentionner la revendication du groupe jihadiste État islamique (EI). Quant aux services de sécurité russes, le FSB, ils ont affirmé que les suspects avaient des « contacts appropriés du côté ukrainien ».

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Dès vendredi soir, Daech a pourtant publié sur la plateforme Telegram un message revendiquant l’attentat. Et dimanche, le groupe a diffusé sur ses réseaux sociaux une vidéo de propagande de 31 secondes, apparemment tournée par les assaillants de la salle de concert, montrant plusieurs individus aux visages floutés et aux voix brouillées, armés de fusils d’assaut et de couteaux, dans ce qui semble être le hall de la salle de concert du Crocus City Hall de Krasnogorsk.

D’autres attentats perpétrés contre la Russie depuis 2010

Si l’enquête est toujours en cours après l’arrestation de onze personnes dont les quatre tueurs présumés, la version d’un attentat perpétré par le groupe État islamique en Russie n’a pas étonné les observateurs. Daech a en effet déjà commis des attentats de moindre ampleur dans le pays depuis la fin des années 2010. En septembre 2022, des militants de la branche afghane de l’EI, l’EI-K, avaient par exemple revendiqué un attentat suicide meurtrier contre l’ambassade de Russie à Kaboul, comme le rappelle Reuters.

« La Russie est depuis longtemps une cible de l’EI », et cela « a nettement augmenté après son intervention militaire en Syrie en 2015, son implication ultérieure à travers l’Afrique et ses relations avec les talibans », appuie Lucas Webber, cofondateur du site spécialisé Militant Wire, auprès du Financial Times.

Dans ce contexte, des pays ont attribué l’attaque à Daech et l’ont condamnée, à l’instar des États-Unis. Le gouvernement américain a affirmé dimanche qu’il n’y avait « aucune implication ukrainienne » dans le massacre au Crocus City Hall, et « aucune preuve » selon laquelle l’Ukraine est impliquée. « L’EI est responsable », a encore rétorqué la vice-présidente américaine Kamala Harris lors d’un entretien télévisé dimanche. Et Adrienne Watson, porte-parole du Conseil de sécurité nationale américain a renchéri : « L’EI porte l’entière responsabilité de cet attentat. Il n’y a eu aucune implication ukrainienne ».

La version de la Russie remise en cause

D’autres voix occidentales se sont aussi élevées pour dénoncer la version russe faisant allusion à une complicité, voire une responsabilité ukrainienne. Le ministre britannique des Finances Jeremy Hunt a ainsi déclaré ce dimanche avoir « très peu confiance » en ce que dit le gouvernement russe. « Nous savons qu’il crée un écran de fumée de propagande pour défendre une invasion totalement diabolique de l’Ukraine », a-t-il poursuivi.

Pour sa part, le Premier ministre polonais, Donald Tusk, dit espérer que cette attaque ne deviendrait pas « un prétexte » à une « escalade de la violence », dans une claire allusion à l’offensive russe en Ukraine. Pour le président Volodymyr Zelensky, la stratégie de Vladimir Poutine est claire : il cherche à « rejeter la faute » de cette attaque sur son pays.

Le président russe a-t-il désigné un bouc émissaire ? Pour Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur d’État islamique, le fait accompli (Plon), Moscou pourrait accuser l’Ukraine pour faire oublier son échec de ne pas avoir réussi à empêcher cette attaque. « Ce n’est pas étonnant que [les autorités russes] cherchent à sortir d’une situation de faiblesse subie pour transformer [cet évènement] en quelque chose de positif pour leur campagne contre l’Ukraine », a-t-il estimé sur le plateau de C dans l’air, comme vous pouvez l’entendre ci-dessous.

Le spécialiste des mouvements jihadistes note par ailleurs que « la revendication [de Daech] est venue via les canaux officiels de l’EI ». « Il n’y a aucun doute sur la responsabilité » de l’organisation terroriste, assure-t-il.

Gommer l’image d'"un pouvoir incapable d’anticiper les menaces"

La même analyse est portée par Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris-Nanterre et spécialiste des sociétés post-soviétiques. Tout en restant prudente sur les circonstances de l’attaque et les responsabilités, elle explique sur son compte X (ex-Twitter) qu’un attentat de l’EI « donne l’image d’un pouvoir incapable d’anticiper les menaces réelles pour son pays ». Elle ajoute qu’une attaque terroriste jihadiste « brouille » le récit idéologique de Moscou qui veut que les adversaires soient uniquement l’Occident et les amis de l’Occident.

Dans les prochains jours, le Kremlin pourrait même chercher à « établir un lien entre l’EI et l’Ukraine », juge Hanna Notte, chercheuse du groupe de réflexion Center for Strategic Studies à Washington. Dans le Financial Times, elle rappelle que « la Russie affirme depuis deux ans que les États-Unis envoient des combattants de l’État islamique depuis la Syrie pour rejoindre l’armée ukrainienne ».

Le Kremlin pourrait-il se servir de cet attentat pour justifier une nouvelle offensive contre Kiev ? Anna Colin Lebedev estime en tout cas que cette attaque peut être une « une aubaine [pour Moscou] pour surfer sur l’angoisse de la population ». Avant de conclure : « Si le Kremlin veut effectivement lancer une nouvelle phase de mobilisation [contre l’Ukraine] et durcir encore le verrouillage interne, l’attentat crée un contexte très propice ».

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