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Ces anciens membres de la Ciivise dénoncent le « gâchis » de la nouvelle version de l’institution

Image d’une manifestation organisée le 11 janvier 2024 à Paris pour dénoncer la tournure prise par la Ciivise après le changement de présidence.
SOPA Images / SOPA Images/LightRocket via Gett Image d’une manifestation organisée le 11 janvier 2024 à Paris pour dénoncer la tournure prise par la Ciivise après le changement de présidence.

INCESTE - « La situation m’évoque deux mots : du gâchis et de la colère ». Ancien membre de la Ciivise, Arnaud Gallais ne cache pas sa frustration face à une commission inceste qui semble aller dans le mur. Il fait partie des trois personnes impliquées dans les travaux de la Ciivise qui ont témoigné de leur amertume au HuffPost, face à l’échec de cette « version deux ».

Sébastien Boueilh démissionne de la présidence de la Ciivise après seulement quelques semaines

Pourtant, après trois ans de travaux, près de 30 000 témoignages recueillis et 82 recommandations pour lutter contre l’inceste, la Ciivise semblait être partie pour durer. Rare initiative présidentielle saluée par tous les bords politiques, une « Ciivise 2 » annoncée fin 2023 devait poursuivre ses missions, dans un pays où on estime que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année.

Mais dès le mois de décembre 2023, la décision gouvernementale de remplacer Édouard Durand et Nathalie Mathieu par Sébastien Boueilh et Caroline Salmon-Rey à la tête de la commission déclenche une suite de démissions au sein des membres. Le 6 février 2024 fait l’effet d’un coup de grâce : visée par une plainte pour agression sexuelle, Caroline Salmon-Rey se met en retrait. Vingt-quatre heures plus tard, Sébastien Boueilh démissionne après avoir soutenu sa vice-présidente sur le plateau de Quotidien. Moins d’une semaine après avoir présenté sa nouvelle feuille de route, la Ciivise semble à l’arrêt.

Le travail de la première Ciivise entaché

« On a peur que tout ça envoie le travail de la Ciivise aux oubliettes », confie Laurent Boyet, président de l’association Les Papillons et ancien membre de la Ciivise, dont il a démissionné à l’annonce du changement de présidence. « On a vu les gens apprendre à faire confiance à la commission, petit à petit. On a vu des femmes et des hommes qui, jusqu’ici, étaient habitués à se cacher, décider de se lever et de prendre la parole pour raconter leur histoire » décrit-il, pour souligner l’importance du travail effectué.

Mais depuis l’annonce de la Ciivise 2, il témoigne d’un sentiment de « gâchis ». Surtout après la prise de parole de Sébastien Boueilh en soutien à Caroline Rey-Salmon dans l’émission de TMC. « Le leitmotiv de la Ciivise, c’est “on vous croit”. Comment maintenir cette confiance quand le président apporte son soutien à une personne accusée d’agression sexuelle sur un plateau de télévision ? », déplore-t-il

Une prise de position qui envoie un signal difficile à toutes les victimes d’inceste, notamment à celles ayant participé aux entretiens menés par la Ciivise. Ce fut le cas de Malka Marcovitch, qui explique avoir vécu ce soutien comme « un véritable affront ». L’historienne raconte avoir vécu sa participation à la première Ciivise comme une source d’espoir. Mais elle décrit la deuxième Ciivise comme une « vitrine pitoyable et outrageante », voyant dans les dernières semaines de la commission « une claque, qui m’a personnellement plongée dans un sentiment de colère extrême, puis dépit, sidération, consternation ».

Les trois interrogés mettent en cause l’action gouvernementale qui aurait démis Édouard Durand et Nathalie Mathieu de leur fonction pour éviter une Ciivise peut-être « trop politisée ».

Quel avenir pour la commission ?

La Civiise survivra-t-elle à sa deuxième version ? Laurent Boyet ne cache pas son inquiétude. Car le ministère de la Santé a indiqué prendre « acte de la démission » de Sébastien Boueilh et indique que les acteurs du secteur seront réunis « dans les prochaines semaines pour étudier les suites » à donner à la commission. « La réponse du ministère est très vague. Qu’est-ce qui va advenir de cet espace qu’on avait réussi à créer ? On a peur que la suite, ça ne soit rien. »

Fondateur du collectif Prévenir et Protéger et ancien membre de la Ciivise, Arnaud Gallais voit dans la fragilité actuelle une analogie avec les parcours de victimes d’inceste, dont il fait partie. « On prend la parole, les gens répondent “Oui oui, c’est affreux” et ensuite, tout le monde veut passer à autre chose, et laisser ça dans le passé. C’est ce qui se passe avec la Ciivise. »

Mais pour lui, « Il n’est pas trop tard ». Le militant exhorte Emmanuel Macron et Sarah El Haïry, tout juste nommé ministre déléguée chargée de l’Enfance, de la Jeunesse et des Familles, à « assumer leur erreur » et à revenir à la première version de la Ciivise. « Je veux offrir une main tendue à l’État, assure Arnaud Gallais. Il faut être à la hauteur des enjeux, des 10 % de Français victime d’inceste dans leur enfance, des enfants victimes chaque année. Nous continuerons à travailler en ce sens sur le terrain. »

Ne perdant pas espoir, les trois interrogés témoignent tous la puissance du « mouvement de société » auquel la Ciivise a participé. « Une véritable lame de fond a émergé, affirme Malka Marcovich. Je suis persuadée que les 30 000 personnes dont je suis n’accepteront pas d’être renvoyées au silence. Plus jamais. Je suis fière et heureuse d’avoir fait partie de ce mouvement qui ne fait que commencer. »

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