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"Anatomie d'une chute": comment le cinéma d'auteur français est devenu le plus primé au monde

Le cinéma d'auteur français contemporain est en passe de devenir le plus réputé et le plus primé au monde. Alors qu'Anatomie d'une chute concourt dans cinq catégories lors de la 96e cérémonie des Oscars, qui se déroule dans la nuit du 10 au 11 mars, on ne compte plus les prestigieuses récompenses glanées par les cinéastes français à l'échelle internationale au cours des trois dernières années.

Depuis 2021, la France a remporté deux Ours d'or à Berlin (Sur l'Adamant de Nicolas Philibert, Dahomey de Mati Diop), deux Palmes d'or (Titane de Julia Ducournau, Anatomie d'une chute de Justine Triet) et un Lion d'or à Venise (L'Evénement d'Audrey Diwan). À ces prix s'ajoutent ceux de Claire Denis, Trần Anh Hùng, Leos Carax ou Florian Zeller, qui a décroché l'Oscar du meilleur scénario pour The Father.

Cer engouement n'est pas récent. En 2017, une véritable "Agnès Varda mania" s'était emparée de Hollywood dans la foulée de la présentation de Visages Villages, son documentaire avec JR. Et en 2019, les cinéphiles du monde entier avaient vibré en découvrant Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, qui avait rencontré davantage de succès en Corée du sud et aux Etats-Unis qu'en France.

"De manière générale, il y a un goût des cinéphiles du monde entier pour le cinéma français et pour son audace", confie Alice Lesort, responsable des ventes internationales des Films du Losange, société de production et distribution derrière Sur l'Adamant et Dahomey. "C'est un cinéma à l'identité extrêmement forte qu'on ne produit pas ailleurs."

Le fruit de l'exception culturelle

Pour David Thion, producteur d'Anatomie d'une chute, ce succès est en effet "le fruit de l'exception culturelle française, qui repose sur différents piliers comme les obligations d'investissement des chaînes ou les soficas (sociétés de financement, ndlr)". "Tout cela n'a cessé de se renforcer et de se perfectionner avec les plateformes de streaming qui contribuent maintenant à ce système", renchérit-il.

"Le système français est favorable à l'émergence et à l'accompagnement des cinéastes", poursuit le producteur. "On produit beaucoup de premiers films, entre 60 et 80 par an. Ça veut dire qu'on offre la possibilité de faire émerger des talents même si faire un deuxième ou un troisième film reste très dur." Ce système, que le monde entier envie à la France, garantit aussi une certaine diversité dans la production.

D'Anatomie d'une chute à Titane en passant par Saint-Omer d'Alice Diop, ces prix à foison témoignent de la liberté de ton du cinéma français. "Il faut vraiment être de très mauvaise foi pour dire que le cinéma français n'est pas suffisamment créatif", commente David Thion. "En France, on sait faire des choses d'une inventivité folle avec beaucoup moins d'argent qu'aux Etats-Unis", se réjouit Alice Lesort.

Des films qui interrogent

Dissection des rapports de force au sein d'un couple d'artistes et récit du procès d'une femme accusée d'avoir tué son mari, Anatomie d'une chute a passionné le monde entier. Dahomey, documentaire "d'une très grande poésie" et "d'une très grande force formelle" sur la restitution d'œuvres d'art volées au Bénin par des colons français, a aussi suscité des réactions très élogieuses au festival de Berlin en février.

"C'est un film qui interroge notre société post-coloniale et comment est-ce qu'on vit avec cet héritage", détaille Alice Lesort. "Le sujet est absolument d'actualité et universel. Énormément de pays sont habités par cette problématique parce qu'ils ont été des puissances coloniales ou ont été colonisés. Le film a plu parce qu'il pose beaucoup plus de questions qu'il n'impose de réponses."

"On est à une époque où on assène beaucoup les vérités", complète-t-elle. "Le cinéma, en tout cas ce film-là, est un espace de réflexion d'une situation dans toute sa complexité. Il amène le spectateur à s'interroger, à questionner ses certitudes plutôt qu'à vouloir lui imposer des informations." Soit exactement ce qui a contribué au succès mondial d'Anatomie d'une chute.

Triet, égérie des cinéphiles

Dans une industrie où la parité est loin d'être acquise, la majorité de ces films sont signés par des femmes. "Je ne pense pas que ces films ont été récompensés parce que c'étaient des réalisatrices. C'est le talent qui est primé", insiste Alice Lesort. "C'est un cheminement qui a été longtemps en germe et qui porte ses fruits et qui n'a pas fini de porter ses fruits surtout."

Il y a aussi un effet de génération, note David Thion. "Il existe des époques où beaucoup de jeunes cinéastes ont énormément de talents. Je ne sais pas comment on explique ça. Au début des années 1990, toute une génération a renouvelé le cinéma d'auteur: Pascale Ferran, Arnaud Desplechin, Xavier Beauvois, Noémie Lvovsky... On vit depuis les années 2010 quelque chose de cet ordre-là."

Forte du succès mondial d'Anatomie d'une chute, Justine Triet pourrait-elle devenir une sorte de cheffe de file? "Qu'elle le veuille ou non, elle incarne en effet désormais quelque chose", glisse David Thion. Les photos où la cinéaste pose une cigarette à la main et un verre de champagne dans l'autre, sont devenues virales depuis le Festival de Cannes et ont fait d'elle une égérie cool des cinéphiles internationaux.

Gérer l'après

La folle campagne des Oscars, dans laquelle Justine Triet s'est investie pleinement, prend fin ce lundi. Pendant de longs mois, David Thion a été confronté à une situation inédite: devoir gérer cette machine infernale tout en supervisant le montage de trois autres films qu'il produit en vue de leur potentielle sélection cannoise. "Ça demande un peu d'organisation. Ce n'est pas toujours facile", confie-t-il.

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Il faudra aussi gérer l'après. "Il faut se remettre de ces émotions ainsi que de la fatigue émotionnelle, psychologique et physique. Et gérer la sensation de vide après la sensation de trop-plein", révèle-t-il. "Au bout de quinze jours ou trois semaines, une fois que Justine se sera reposée et qu'elle aura soufflé, elle commencera à réfléchir à ce qu'elle veut faire après. Ce sont des questions qu'elle commence déjà à se poser."

Ce sera alors au tour de Dahomey de briller. Après sa sortie française le 25 septembre, le film sortira dans "l'immense majorité des pays du monde", des Etats-Unis à la Nouvelle-Zélande en passant par les pays d'Amérique latine, d'Asie et d'Afrique, précise Alice Lesort. "Il a eu un très bon accueil à Berlin. On a rarement eu un tel déferlement de demandes pour des festivals. Le film est invité partout!"

Reste à voir si cette tendance va se poursuivre dans les prochains mois. Le 11 avril sera dévoilée la sélection officielle du 77e festival de Cannes. Sont pressentis pour être sélectionné plusieurs films qui devraient faire l'événement comme la nouvelle version du roman érotique Emmanuelle par Audrey Diwan ou encore Emilia Perez, comédie musicale policière de Jacques Audiard sur un narcotrafiquant trans.

Article original publié sur BFMTV.com