Amel Bent dans La Face Katché : "Tout le monde n'est pas prêt à avoir une Rebeu sur le fauteuil. On m'a dit : "Va faire The Voice à Alger""

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Depuis qu'elle s'est fait connaître dans l'émission "Nouvelle Star" sur M6 il y a maintenant 17 ans, Amel Bent enchaîne les succès. Coach dans "The Voice", enceinte de son troisième enfant et avec un album qui cartonne, elle s'est confiée à Manu Katché. Son parcours, sa carrière, ses souvenirs d’enfance, ses filles, son rapport à l’islam et le racisme dont elle a pu être victime en intégrant le célèbre fauteuil rouge, mais aussi ses peurs et ses douleurs : Amel Bent s’est livrée, avec émotion et sincérité, à celui qui a contribué, il y a près de 20 ans, à tracer son destin. (Retrouvez l'intégralité de l'interview en bas d'article)

"Je n'ai qu'une philosophie, être acceptée comme je suis." Plus de 15 ans après la sortie de son premier single Ma Philosophie, Amel Bent n'a pas beaucoup changé. Elle a gardé le même sourire, la même volonté, les mêmes valeurs que celles qui l'ont portée depuis le début de sa carrière, et même avant ses grands débuts dans un télé-crochet diffusé sur M6 en 2004. Dans l'émission La Face Katché, face à Manu Katché, l'ancien juge de la Nouvelle Star qui lui a donné sa chance il y a toutes ces années, c'est avec bonheur et introspection qu'elle est revenue sur le chemin parcouru.

Une enfance sans père... ou presque

Amel Bent est née en France, et c'est dans la célèbre Cité des 4000, à La Courneuve, en région parisienne, qu'elle a grandi aux côtés de sa mère. Son père, lui, était aux abonnés absents, même s'il était toujours dans les parages. "Ce qui pouvait me faire de la peine, à cette époque-là, c'est que je ne savais rien de mon père. Il n'y avait rien à savoir. Je savais ce qu'il faisait, où il se trouvait, on était presque voisins. Mais mon père, c'est particulier", confie-t-elle à Manu Katché. "C'est un individu plein de douleurs, plein de remords, qui n'était pas prêt, je pense, à m'élever. J'aurais rêvé de pouvoir le détester. Le haïr parce que je l'aurais vu aimer une autre femme, ou d'autres enfants, mais ce n'était pas le cas. Il était démuni devant moi, petite. Quand je le croisais dans la cité, il buggait un peu. Et du coup moi aussi, je me disais : "C'est chelou comme situation. Je ne comprenais pas."

Proche de sa mère, la chanteuse n'a pas pour autant grandi seule avec cette dernière. "J'ai eu un beau-père très vite, je viens d'une famille recomposée. À l'âge de 8 ans, j'ai eu une petite soeur du côté de ma mère, puis un petit frère à l'âge de 12 ans. Mon beau-père est d'origine béninoise." L'héritage de son petit frère et de sa petite soeur leur a parfois valu de l'attention : "Dans la cité des 4000, le seul truc que j'ai un peu entendu, c'était sur mes frères et soeurs. On me disait "Ils sont noirs ?". Ça ne m'était pas destiné. Les seules attaques discriminatoires que j'ai pu ressentir en grandissant, c'était plus concernant ma condition sociale. C'était plus le fait d'être une banlieusarde, de la Courneuve. Ça a commencé avec les taxis qui ne voulaient pas me ramener chez moi sous prétexte qu'il y avait des "racailles". Quand tu es Courneuviène, tu es forcément la fille ou la petite soeur d'un dealeur, il y a un amalgame qui est fait. Ça me rendait dingue car ce n'était pas mon quotidien. Ce que je voyais, c'étaient les gens, les grands frères qui nous protégeaient."

Les grands frères de la cité, ses anges gardiens

L'interprète de Ma philosophie s'en souvient encore : "Les mecs de la cité que l'on traitait de racailles, ils sont tellement cool ! C'est les grands frères qu'on n'a pas eus, les pères qui ne se sont pas occupés de nous. Ce sont eux qui m'emmenaient aux castings parce que ma mère travaillait." Pourtant, dès le début de sa carrière, des journalistes mal intentionnés ont tenté de faire le buzz en lui faisant dire du mal de sa cité. "Quand j'ai commencé les interviews, on voulait absolument me faire dire que j'étais à deux doigts d'avoir échappé à une tournante, ou que je me faisais insulter parce que je portais des jupes. Je suis désolée, je ne nie pas les réalités, je sais que ça existe, mais moi je ne l'ai pas vécu."

La Cité des 4000, Amel Bent s'y est accrochée pendant longtemps. Même après avoir percé grâce à la Nouvelle Star. "Je suis partie tard de la cité. J'ai fait la Nouvelle Star et sorti mon premier album quand j'avais 19 ans, et je suis partie à 22 ans. J'ai acheté une maison à ma mère, mais moi j'ai gardé l'appart où on vivait. Je ne voulais pas quitter ma ville, j'avais peur de changer, de me déraciner." D'ailleurs, elle a une fois de plus fait confiance à sa mère pour lui faire garder les pieds sur terre. "Ma mère, la seule chose que je lui ai demandée, c'est de toujours rester un référent. Je lui ai dit que je voulais qu'elle me dise toujours la vérité. C'est important pour moi d'avoir des gens qui me disent la vérité, parce que j'entendais cette légende urbaine de la grosse tête. Tu ne sais pas ce que c'est, tu te dis : "Si ça se trouve, je l'ai mais je ne m'en rends pas compte." J'étais très à l'affût de mes réactions, de mon comportement, je ne voulais jamais être irrespectueuse. J'observais les autres artistes pour voir ce que je voulais devenir et pas devenir, ce qu'il fallait que je sois et ce qu'il ne fallait surtout pas que je devienne. La première fois où j'ai rencontré Jean-Jacques Goldman, j'ai dit : "Ok, je veux être ce monsieur". Pas forcément pour sa carrière, même si je ne dis pas non, mais pour son comportement. Quelle classe ! Quelle humilité ! Tandis qu'il y a d'autres gens, je ne veux pas citer de noms, mais je ne voulais pas devenir ça."

"À l'école, mes copines pleuraient quand je chantais"

Petite, Amel Bent n'a eu besoin de personne pour réaliser qu'elle avait du talent. "J'ai réalisé de moi-même que j'avais des facilités à chanter. Je chantais sur des cassettes, et je me rendais compte que j'arrivais à reproduire ce que j'entendais. Puis, j'ai commencé à chanter pour les autres, pour mes copines à l'école. Et il y en avait qui pleuraient. Ça a été ça mon déclic : pas le fait d'avoir conscience d'une voix ou d'une technicité. C'est le miracle de comment ce qui sort de ma bouche va te tirer une larme." 

La révélation Nouvelle Star

En 2004, elle se présente au casting de la Nouvelle Star, et s'en souvient avec émotion devant son ancien juge. "Quand j'ai vu le jury de la Nouvelle Star, il y avait le stress, la fatigue... Je ne me suis jamais droguée, mais j'imagine que ça doit faire un effet un peu similaire. J'étais un peu hors de mon corps. Je n'avais jamais vu de caméra, de projecteurs. On ne se rend pas compte, mais quand tu arrives de ton petit patelin... Et puis je vous regardais, et vous aviez l'air pas humain, il y a un petit côté extra-terrestre. André Manoukian m'a dit oui, Dove Attia n'était pas fan, et toi tu m'as parlé d'un ton très monotone. Si j'enlève les mots, j'ai l'impression que tu me dis non. C'était un oui très agressif. Enfin, pas agressif, mais déterminé, comme un non."

"Va faire The Voice à Alger"

17 ans plus tard, elle est toujours dans le métier, et elle en a bien conscience : cela ne plaît pas à tout le monde. "Parfois, j'ai l'impression que ma seule présence dans le PAF, à l'époque où j'ai commencé, c'était déjà tellement politique en fait... Je le vois encore quand j'intègre le fauteuil de The Voice et que je vois les commentaires sur Twitter. On a encore un tel chemin à faire ! Tout le monde n'est pas prêt à avoir une Rebeu sur le fauteuil. On m'a dit : "Va faire The Voice à Alger". Ce n'est pas tout le monde. Mais il y a une partie de la population qui n'est pas prête, qui a peur."

"Mes enfants, je veux qu'ils portent des prénoms du livre "

Mais la montée de l'extrême-droite et le racisme dont peuvent faire preuve certaines personnes n'aura pas d'influence sur la façon dont elle éduque ses enfants. Enceinte de son petit troisième, elle refuse de donner des prénoms du calendrier français à son futur bébé, comme elle l'avait refusé par le passé pour ses filles. "Pour moi, c'est très important que mes enfants aient un héritage, et c'est aussi une question religieuse. Je veux leur donner des prénoms du livre. Hana, Sofia, ce sont des prénoms qui sont porteurs d'éternité. Il y en a partout dans le monde, dans toutes les religions, sur tous les continents. C'est important pour moi qu'elles aient des prénoms qui portent cet héritage, mais qui soient aussi une ouverture sur le monde. Je les élève dans l'Islam qui m'a été inculqué : très modéré, avec chacun son degré de foi et de pratique. Dans ma famille, tout le monde est musulman et personne ne pratique à la même échelle. Et on se voit, on échange, et je trouve ça beau de voir les gens vivre comme ça une religion."

"J'élève mes filles dans l'islam qui m'a été inculqué"

Ses filles, son enfant à venir, Amel Bent veut leur transmettre des choses bien précises : "Ce que j'essaye d'inculquer à mes filles, ce sont des limites et des valeurs. Par exemple, le respect des aînés, des adultes. C'est parce que ma mère m'a élevée comme ça. L'éducation peut-être un peu dure que j'ai eue moi m'a sûrement sauvée de plein de choses. À plein de moments où j'aurais pu partir en vrille, j'avais le visage de ma mère. Et c'est grâce à ça que je n'ai pas fait pas mal de conneries. J'ai évité beaucoup de dérives grâce à mon éducation." De la bienveillance envers les autres, aussi : "Mes filles, je leur ai parlé de toutes les religions. Je leur ai dit que le plus important, c'était de croire en dieu, et que si elles parlent à d'autres enfants qui ne croient pas en dieu, ou qui parlent de tel ou tel prophète, que dieu a dit à tous les hommes et à toutes les femmes qui croient en lui d'être gentils. Il faut être gentil avec tout le monde : celui qui croit, celui qui ne croit pas. J'essaye de leur transmettre de la bienveillance. Je leur explique que tout le monde ne croit pas, et qu'on a pas le droit de juger. Que le plus important, c'est le lien qu'elles ont avec dieu." Tout simplement.

Retrouvez l'intégralité de l'interview ici :

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Article : Laetitia Reboulleau

Interview : Manu Katché

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