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Amélie Oudéa-Castéra à l’Éducation nationale : « Un gouvernement par les riches et pour les riches », selon Christian Laval

Pour le sociologue Christian Laval, le scandale autour de la nouvelle ministre de l’Éducation naît du fait « qu’une ministre qui est là pour réparer l’école et la rendre plus égalitaire dit, au fond, qu’elle préfère la fuir ».

Pour Christian Laval, « Amélie Oudéa-Castéra légitime l’évasion scolaire, plutôt qu’une stratégie de transformation égalitaire de l’école ».
ALAIN JOCARD / AFP Pour Christian Laval, « Amélie Oudéa-Castéra légitime l’évasion scolaire, plutôt qu’une stratégie de transformation égalitaire de l’école ».

ÉDUCATION - Peut-on être ministre de l’Éducation nationale quand on a envoyé ses enfants dans le privé ? La nomination d’Amélie Oudéa-Castéra, dont les trois enfants ont été scolarisés à Stanislas, groupe scolaire catholique controversé du VIe arrondissement de Paris, soulève cette question.

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Depuis quelques jours, la polémique enfle autour de la nouvelle ministre, qui a d’abord justifié ce choix éducatif en prétextant des problèmes de remplacement de profs lors de la scolarisation de son aîné dans le public. Une défense remise en cause par un article de Libération, qui cite l’ancienne institutrice du fils d’AOC. Selon elle, l’enfant n’a été scolarisé à l’école Littré (également dans le VIe arrondissement) qu’en petite section de maternelle et ce ne sont pas des absences d’enseignants qui auraient motivé le changement d’établissement, mais le refus de l’école d’un passage anticipé en moyenne section.

La ministre, qui conteste cette version, doit se rendre dans l’établissement ce mardi 16 janvier pour éteindre la polémique.

Au-delà du moment médiatique, peut-on vraiment tirer des conclusions sur la politique éducative d’Amélie Oudéa-Castéra en raison de ses choix personnels ? Le HuffPost a parlé à Christian Laval, professeur émérite de sociologie à l’université Paris-Nanterre, spécialiste de l’enseignement, coauteur de Éducation démocratique, La révolution scolaire à venir (éd. La Découverte), pour répondre à cette question.

Le HuffPost. La nomination d’Amélie Oudéa-Castéra au ministère de l’Éducation nationale fait polémique, notamment parce que la nouvelle ministre a placé ses trois enfants dans le privé pendant leur scolarité. Un tel choix de ministre vous surprend-il de la part d’Emmanuel Macron et Gabriel Attal ?

Christian Laval. Je ne suis pas plus étonné que ça, c’est tout à fait dans la logique des gouvernements successifs d’Emmanuel Macron. C’est le choix des vieilles lunes néolibérales. C’est-à-dire, au fond, d’avantager ceux qui disposent des atouts sociaux, économiques, culturels…

Mais ce genre de politique s’avance souvent masquée. Là, ce qui est étonnant, c’est que rien n’est dissimulé, c’est le caractère absolument manifeste, voire caricatural, de ce genre de personne au poste où on la met. Il y a une franchise, si je puis dire, d’un gouvernement par les riches et pour les riches.

En matière scolaire, ça paraît tout à fait évident. L’histoire personnelle de la ministre, son milieu social, là où elle habite, les choix qu’elle a faits sont autant d’indices sociologiques d’une appartenance de classe, de laquelle on peut déduire un certain nombre de comportements en matière de choix stratégiques scolaires.

Est-ce que les choix faits par la ministre pour ses enfants nous disent quelque chose de sa vision de l’Éducation nationale ?

Quand on est dans cette situation-là, comment s’extirper de son point de vue de classe ? Cela me paraît difficile de s’identifier à d’autres groupes sociaux. Et puis, et c’est peut-être encore plus grave, il y a le fait d’avoir foi dans l’intérêt général et dans la règle républicaine de la loi égale pour tous. Puisqu’au fond, ce sont des comportements de séparatisme social. Ce sont des comportements d’évasion scolaire.

Comment dans la politique publique que l’on va mener, contrecarrer les comportements personnels que l’on a ? Parce que si on veut faire une politique réellement républicaine, il faut évidemment que la loi soit la même pour tous et que le privé soit aligné dans ses règles de fonctionnement, dans ses règles de recrutement, qu’il obéisse à des règles de mixité sociale, ce à quoi le privé s’oppose de façon virulente.

Comment attendre d’une ministre de ce genre qu’elle fasse absolument tout le contraire de ce qu’elle fait dans le privé ? D’une certaine façon, la seule manière qu’elle aura de s’en sortir, me semble-t-il, c’est de suivre la ligne qui est celle de Macron et de son Premier Ministre, c’est-à-dire de faire oublier les processus inégalitaires qui rongent l’école par une rhétorique d’autorité et d’ordre, d’inspiration sarkozyste. On va parler d’uniforme, on va parler de Marseillaise, on va parler de service civique universel. On va parler de toutes ces choses-là pour ne pas parler de ce qui cause des fractures sociales, c’est-à-dire précisément ce genre de comportement des classes dominantes.

Vous pensez qu’Amélie Oudéa-Castéra et le gouvernement actuel sont en mesure de comprendre ces fractures sociales et de faire un travail pour compenser les inégalités à l’école ?

On dit souvent qu’ils sont totalement déconnectés, qu’ils vivent dans une autre sphère. C’est le cas depuis très longtemps. Ils sont issus des formations d’élites. C’est tout leur milieu qui les empêche d’accéder à un certain nombre de vérités sociales, qu’ils voient avec un regard biaisé. Voir le monde autrement qu’à la manière de son milieu, c’est extrêmement difficile.

Bourdieu avait montré il y a des années que les milieux de hauts fonctionnaires étaient complètement convertis à la logique du privé, qu’ils avaient perdu tout sens du service public authentique, de l’intérêt général. Si l’état social et éducatif disparaît et s’effondre, c’est aussi parce qu’il est dirigé par des gens qui vivent dans cet univers-là où, j’imagine, l’école publique n’est pas très valorisée. Où on cherche à la fuir, plus qu’à l’améliorer.

C’est ça qui fait scandale aujourd’hui : qu’une ministre qui est là pour réparer l’école et la rendre plus égalitaire dit, au fond, qu’elle préfère la fuir. Et qu’elle légitime par là même l’évasion scolaire, plutôt qu’une stratégie de transformation égalitaire de l’école.

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