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Aide à mourir : pour les médecins, établir le pronostic vital est une lourde responsabilité

Selon les annonces du gouvernement sur la fin de vie, les médecins devraient jouer un rôle clé dans l’accès aux demandes d’une aide à mourir. Une responsabilité lourde que certains appréhendent.

« En tant que médecin, on raisonne en terme de risques de décès. Mais ce ne sont pas des faits absolus. » explique Aline Corvol, médecin en gériatrie
Justin Paget / Getty Images « En tant que médecin, on raisonne en terme de risques de décès. Mais ce ne sont pas des faits absolus. » explique Aline Corvol, médecin en gériatrie

FIN DE VIE - « C’est difficile de se prononcer sur la mort de l’autre. » Aline Corvol est médecin en gériatrie et même si elle a l’habitude d’accompagner des patients en fin de vie, les annonces récentes d’Emmanuel Macron risquent de transformer sa pratique.

Près d’un an après la convention citoyenne sur la fin de vie, l’exécutif a tranché : au mois d’avril sera présenté en Conseil des ministres un projet de loi créant une aide à mourir « sous conditions strictes ».

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Une possibilité dont on ne pourra faire la demande que si certains critères sont remplis. Elle ne concernera que les personnes majeures en possession d’un discernement plein et entier. Il faudra également que le patient soit atteint d’une maladie incurable, que son pronostic vital soit « engagé à court ou à moyen terme » et qu’il fasse l’objet de souffrances « que l’on ne peut pas soulager », pour pouvoir faire cette demande qui, en cas de réponse positive, permettra de se voir prescrire un produit létal à s’administrer.

Comment définir le moyen terme ?

Parmi ces critères, la question du pronostic vital peut être épineuse. Parce que celui-ci diffère selon chaque personne et chaque état de santé, l’Élysée a déjà annoncé que le projet de loi, sur le modèle de la loi Claeys-Leonetti, ne proposerait pas de définition du court ou moyen terme. Ce sont donc les équipes médicales qui détermineront la durée propre à chaque patient.

Une responsabilité lourde, que redoutent déjà certains professionnels de santé. « On nous donne un pouvoir que nous n’avions pas jusqu’ici », s’inquiète Aline Corvol. Selon elle, si le court terme peut dépendre de signes assez clairs, le moyen terme ne permet pas des pronostics médicaux aussi assurés.

« En tant que médecin, on raisonne en termes de risques de décès, explique la gériatre. On peut faire des calculs qui nous permettent de dire “tel patient a 50 % de chances d’être mort dans l’année”, mais ce ne sont pas des faits absolus. » Car d’un point de vue individuel, pour une même maladie au même stade d’avancement, tous les patients n’auront pas la même espérance de vie.

Et si pour les médecins, il est possible d’affirmer que le pronostic vital d’un patient est engagé à moyen terme, quitte à avoir la bonne surprise de le voir dépasser ces espérances, dans le cadre de l’aide à mourir, la question se pose très différemment selon Aline Corvol. « C’est bien plus radical que ce qu’on fait au quotidien. D’habitude, je confronte un risque avec un autre risque, et je calcule la part d’incertitude dans les deux cas. Mais là, si on me demande de me prononcer sur le droit à mourir de quelqu’un d’autre, le décès devient une certitude. »

Des décisions qui risquent d’être difficiles

Dans le cadre du suivi des cancers sans espoir de rémission, comment l’enjeu du « moyen terme » va-t-il se poser ? Christophe*, hématologue à l’APHP et membre d’une association de soignants chrétiens mais qui assure ici s’exprimer uniquement d’un point de vue médical, souligne qu’« en oncologie, la notion de moyen terme n’a aucune valeur. Un pourcentage de chances de survie ne s’applique pas à une personne : on accompagne les patients de bout en bout, on personnalise les traitements, on parle des options et des risques avec eux. »

Aline Corvol admet déjà appréhender ces questions. « Les décisions en oui/non ou en blanc/noir, ce n’est pas la manière dont je pratique la médecine », explique-t-elle. Pour le Docteur Maya Gutierez, oncologue dans un service d’hospitalisation à domicile, l’important est d’avoir une chronologie du soin très claire. « Il ne faut pas qu’on soit dans une démarche contradictoire avec d’un côté, un traitement actif et de l’autre, une acceptation de demande de l’aide à mourir, par exemple », explique-t-elle.

Pratiquant déjà les sédations profondes dans le cadre de son métier, elle souligne aussi l’importance de soutenir le personnel soignant dans ce changement sociétal. « Pour les personnes qui injectent les traitements, poser un produit létal, ce n’est pas la même chose que poser une chimio. Il faut accompagner le personnel soignant. »

*Le prénom a été modifié.

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