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Ces agriculteurs en ont « ras-le-bol » de l’enfer administratif qui alourdit leur quotidien

« On a des animaux à nourrir, des fermes à gérer et après dix heures de travail, il faut encore s’occuper de l’administratif »
Per Breiehagen / Getty Images « On a des animaux à nourrir, des fermes à gérer et après dix heures de travail, il faut encore s’occuper de l’administratif »

AGRICULTURE - « Des gens qui ne savent pas planter une graine nous imposent de rentrer dans leurs petites cases », s’agace Lionel*, agriculteur. À 24 ans, il est en cours d’installation en tant qu’éleveur en Ille-et-Vilaine. L’administratif ? Pour lui, c’est un casse-tête qui dure « minimum une heure par jour, ou une journée complète le week-end ».

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Déclarations, dossiers de demandes de subventions ou d’aides, contrôles, comptabilité… Cette part de paperasse est commune à toutes les entreprises. « À la différence que nous, agriculteurs, ne sommes pas maîtres de nos prix [qui sont fixés différemment selon les filières, ndlr]. On ne peut pas l’intégrer dans nos coûts et recruter des gens pour s’en charger », soupire Lorine, éleveuse dans les Deux-Sèvres. Comme elle et comme Lionel, nombreux sont les agriculteurs qui dénoncent les « absurdités » de l’administration agricole. Cinq d’entre eux témoignent auprès du HuffPost.

Une charge qui augmente d’année en année

« On a tous un vrai ras-le-bol », dénonce Baptiste*, agriculteur céréalier dans l’Yonne. Celui qui se décrit comme asyndical et apolitique voit sa charge de travail administratif augmenter d’année en année. « Une déclaration PAC, il y a dix ans, ça prenait une demi-journée. Aujourd’hui, ça prend une journée et demie et on n’est pas sûrs de nous à la fin. On ne sait jamais si on est dans les règles, qui changent tout le temps. »

Pour mettre en lumière les galères de ces règlements, il cite (et il n’est pas le seul) le cas du couvert végétal. Ces cultures intermédiaires, qui évitent de laisser le sol agricole à nu entre deux périodes de culture, permettent notamment de capter l’azote disponible dans le sol et d’améliorer le stockage de carbone. Elles sont encouragées par le biais d’aides financières de la PAC.

Le problème ? La période pour semer ce couvert, puis pour le faire germer, est très strictement encadrée – et les règles ne tiennent pas compte des événements climatiques imprévisibles. « L’an dernier, j’ai dû planter mon couvert en pleine sécheresse, raconte Baptiste. Mes semences ont poussé, mais n’ont pas germé. J’ai eu un contrôle, et j’ai pris une pénalité de 2 000 € sur mes aides, parce que j’avais une obligation de réussite. » Pour lui, ce qu’il faut retenir de tout ça, « c’est qu’on marche sur la tête ».

L’administratif entre 21 heures et 1 heure du matin

Nadège, agricultrice en grandes cultures en Normandie, a également fait les frais de ce calendrier du couvert. « Quand il y a de la sécheresse, on sait bien que rien ne poussera. Mais pour être dans les clous, il faut planter quand même et s’imposer des frais pour rien, ou alors attendre chaque jour qu’un formulaire de dérogation sorte et faire une demande très rapide. Sinon, on perd des aides » déplore-t-elle.

Même chose en période d’intempérie : « Si on ne peut pas accéder aux parcelles, il faut faire des demandes de dérogation avec des photos pour le prouver. C’est du travail en plus, associé à une perte de rendement. » Installée avec son mari, agriculteur aussi, ils se partagent le travail administratif la nuit, après avoir couché leurs jumeaux.

Il y a quelques mois, ils ont réalisé leur premier conseil stratégique phytosanitaire (CSP) désormais obligatoire pour les fermes. Nadège raconte : « Pendant une journée, un conseiller est venu observer nos pratiques avec les phytosanitaires et nous conseiller pour les améliorer. Qu’on soit clairs, ça peut être très utile ! Mais nous avions déjà des bonnes pratiques. Le conseiller a conclu en nous disant “Il n’y a rien à améliorer pour l’instant, mais j’ai l’obligation de proposer des pistes d’amélioration, je n’ai pas le choix. Donc on va dire que vous n’avez pas fait telle et telle chose, et que vous allez le mettre en place”. »

Une situation symptomatique, selon Nadège, du peu de crédit accordé aux agriculteurs. « Même quand on fait bien, il faut dire qu’on ne fait pas bien et qu’on peut faire mieux. C’est comme si on était tout le temps soupçonnés, qu’il était impossible qu’on fasse les choses correctement par nous-mêmes ».

« On est obligés de payer un conseiller pour nous aider »

Laurence, éleveuse laitière en Mayenne, souligne qu’en France, en agriculture, « rien n’est laissé au hasard ». « Chaque exploitation doit être totalement transparente, explique-t-elle. Tout ce qu’on sème, tout ce qu’on traite doit être déclaré. On déclare quand on soigne nos animaux, quand il y a des morts, quand il y a des vêlages. » Aucun des agriculteurs interrogés ne remet en cause cette nécessité, mais tous déplorent qu’à celle-ci s’additionnent situations frustrantes et dossiers administratifs laborieux et parfois vains.

Par ailleurs, la complexification des dossiers et des normes a amené bien des professionnels agricoles à payer régulièrement des conseillers pour y voir clair. « En cas d’erreur, l’administration ne pardonne pas et certaines aides peuvent nous être retirées » soupire Laurence.

« J’en viens à me demander si ce n’est pas fait pour nous décourager »

Une lourdeur administrative que Lorine ne comprend pas non plus. « Quand on voit la quantité de dossiers qu’on doit faire, j’en viens à me demander si ce n’est pas fait pour nous décourager ou nous mettre des bâtons dans les roues, regrette l’éleveuse de chèvres et de vaches allaitantes. On a des animaux à nourrir, des fermes à gérer et après dix heures de travail, il faut encore s’occuper de ça. »

Parfois en vain : il y a quelques mois, l’éleveuse a monté un dossier de demande pour une nouvelle aide « Mesures Agro-Environnementales et climatiques » (MAE) à laquelle elle pensait être éligible. Après avoir candidaté, elle raconte avoir reçu une réponse lui indiquant que l’aide ne verrait finalement jamais le jour, sans explications. « Dans ce genre de moment, on se dit qu’il va falloir arrêter de nous prendre pour des truffes. »

Autant de situations complexes, d’empilements de normes et de dossiers à rallonge qui contribuent au mal-être des agriculteurs. La simplification de l’administratif serait-elle la solution à la colère qui s’exprime ces derniers jours, comme l’a suggéré le ministre de l’Agriculture ? Malgré les lourdeurs bureaucratiques qui pèsent sur leur quotidien, pour les agriculteurs interrogés, la priorité reste les prix. « Ce qu’il nous faut, ce sont des prix durables qui permettent de nous rémunérer correctement et de nous stabiliser économiquement », conclut Lorine.

* Les prénoms ont été modifiés

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