« 1984 » de George Orwell : quel miroir pour la Russie de l’ère Poutine ?

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L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe le 24 février 2022 a eu sur le paysage éditorial russe un effet collatéral plutôt inattendu : au milieu des ouvrages de self-help et d’autres fictions plus ou moins consolantes, le grand succès de librairie de cette période est le roman d’anticipation du Britannique George Orwell, 1984. Selon les derniers chiffres, les ventes du roman ont progressé depuis février de 30 % pour les librairies physiques et de 75 % pour les ventes en ligne sur un an et 1,8 million d’exemplaires en ont été vendus depuis le début du conflit.

Un couple d’Ukrainiens de retour dans sa maison d’Irpine après la longue occupation de la ville par l’armée russe a même retrouvé un exemplaire du roman abandonné par un soldat. C’est donc toute la Russie qui semble s’être plongée dans ce classique de la littérature mondiale. Il est vrai que l’embargo a privé les Russes des films hollywoodiens et qu’ils se tournent vers la lecture pour s’occuper – mais le choix de 1984 est tout sauf innocent dans le contexte politique russe.

Le roman d’Orwell trouve en effet un écho puissant dans l’actualité contemporaine. Publié en 1949, il projette le lecteur dans un monde entièrement dominé par trois grandes puissances belliqueuses. Si par le passé elles se rêvaient en patrie de l’égalité communiste, elles se sont peu à peu transformées en sociétés totalitaires marquées par une surveillance extrême de la population, par la propagande mensongère du pouvoir et par la violence de la répression politique. « Novlangue », « police de la pensée », « Big Brother is watching you » : le roman nous a légué de nombreuses expressions pour évoquer un État policier et le terme « orwellien » revient souvent pour qualifier les tentatives de manipuler et contrôler les citoyens par le biais de fausses informations. Pourtant, la lecture russe de 1984 présente plusieurs spécificités.

La Russie à l’heure d’Orwell

D’abord parce que 1984 parle effectivement de la Russie. S’il crée un univers composite qui renvoie aussi au fascisme et au nazisme, c’est principalement de l’URSS qu’Orwell s’inspire pour son roman : Big Brother arbore une moustache qui rappelle celle de Staline et son surnom même évoque le fait qu’après 1945, l’URSS se concevait comme le grand frère des autres pays passés dans le bloc communiste. Le KGB ne s’y était pas trompé, qui disait du romancier qu’il était l’auteur du « livre le plus odieux sur l’Union soviétique ». Le roman y sera interdit jusqu’en 1988, même s’il circulait largement de manière clandestine.

Il n’est pas anodin que l’ouvrage refasse surface précisément au moment où le régime de Vladimir Poutine, qui a souvent révélé la force de l’héritage soviétique dans la Russie contemporaine, connaît une forte poussée autoritaire en contexte de guerre. Déjà, en 2015, juste après l’annexion de la Crimée, le livre était apparu dans le classement des dix livres les plus lus en Russie, avec 85 000 exemplaires écoulés dans l’année. Aujourd’hui plus que jamais, une partie de la population russe a l’impression que la réalité rattrape la fiction.

Une vidéo postée sur TikTok par une jeune exilée russe à Londres et devenue rapidement virale montre bien ce que, à l’occasion de la guerre en Ukraine, certains Russes reconnaissent dans le miroir orwellien. Les pays inventés par le romancier britannique sont non seulement plongés dans un état de guerre perpétuelle avec leurs voisins, mais ils se caractérisent aussi par l’omniprésence d’une propagande qui déforme la réalité pour mieux la faire correspondre au discours du pouvoir et impose à la population un assentiment qui défie la logique. « La guerre, c’est la paix », dit le Ministère de la Vérité dans le roman : de la même manière, le pouvoir russe cherche à rebaptiser « opération spéciale » une guerre qui ne dit pas son nom et a mis en place un lourd dispositif de mesures judiciaires pour punir ceux qui n’accepteraient pas ces éléments de langage.

Toujours au nom de la lutte contre de potentielles « fake news », l’agence russe de régulation de l’information, le Roskomnadzor, a limité ou fermé la plupart des médias occidentaux ou soutenus par les Occidentaux en Russie, comme la BBC, Deutsche Welle ou Radio Free Europe/Radio Liberty, ainsi que Facebook et Twitter : désormais, seule l’information contrôlée par l’État a voix au chapitre. Et gare à ceux qui cherchent à affronter directement le pouvoir : le 13 avril 2022, une grande opération a conduit à l’arrestation d’environ 1 000 opposants, parmi lesquels de nombreux journalistes, qui avaient désobéi à la loi en exprimant leur désaccord avec l’entrée en guerre de la Russie. Ils risquent jusqu’à 15 ans de prison.

1984, un outil d’opposition discret ou frontal

Dans ce contexte, lire 1984 est une manière de manifester son opposition au pouvoir sans encourir les immenses risques légaux qui menacent les opinions dissidentes. Le roman d’Orwell réactive ici la tradition de la science-fiction soviétique, qui permettait, en inventant des mondes dystopiques où l’idéal avait tourné au cauchemar, de critiquer indirectement l’URSS. Orwell s’inspire d’ailleurs largement du premier jalon de cette longue lignée, Nous autres (1920) d’Evguéni Zamiatine, qui lui aussi montrait une société sous la botte d’un État totalitaire.

En 1972, le roman Stalker, écrit par Arkadi et Boris Strougatski et adapté au cinéma par Andreï Tarkovski sept ans plus tard, évoquait quant à lui un univers futuriste où des « zones » mystérieuses, totalement contrôlées par l’armée, rappelaient discrètement l’existence du goulag. Il est donc tout naturel que le roman d’Orwell suscite l’intérêt d’une société russe qui a l’habitude d’aller chercher dans la littérature des expressions métaphoriques pour des dérives politiques impossibles à dénoncer publiquement.

Mais une autre spécificité du contexte russe est que le texte a rejoint de manière très concrète l’arsenal des activistes anti-guerre. En mars, des exemplaires de 1984 ont été déposés dans le métro de Moscou accompagnés des articles de loi condamnant la diffusion de supposées fausses informations sur la guerre.

À Ivanovo, au nord-est de Moscou, l’avocate Anastasia Roudenko et l’entrepreneur Dmitri Siline ont dépensé 1 500 dollars pour distribuer 500 copies du livre dans les parcs et les rues de la ville avant d’être arrêtés par la police. Ces actions sont certes modestes, mais elles sont très largement diffusées sur les réseaux sociaux via Telegram ou TikTok : 1984 devient donc l’un des outils des stratégies numériques de résistance mises en place par une partie de la société civile en contexte autoritaire. Le roman permet non seulement de contourner la censure, mais aussi de retourner les instruments de contrôle d’un pouvoir qui développe une emprise sans précédent sur le Net grâce à ses légions de trolls et de hackers.

Orwell côté Poutine

Contrairement à son voisin biélorusse, la Russie n’a pas interdit la vente de 1984. Mais le régime cherche à tirer parti de cet engouement littéraire en montrant que l’ennemi ciblé par le roman n’est pas celui qu’on croit. Dès le mois de mars, Anatoli Wasserman, député du parti de Vladimir Poutine « Russie Unie », a ainsi déclaré que le roman d’Orwell ne faisait que décrire l’expérience de l’auteur à la BBC et contribuait donc à discréditer le prétendu modèle occidental, en réalité miné par le despotisme.

Plus récemment, Maria Zakharova, porte-parole du ministère des Affaires étrangères et en première ligne dans la communication de guerre du pouvoir, a elle aussi considéré lors d’une conférence de presse que le roman décrivait la manière dont le libéralisme conduirait le monde à sa perte, qualifiant de « fake » l’idée qu’il s’agissait d’une peinture de l’URSS.

La ficelle est grossière – autant que la connaissance que Zakharova démontre d’un roman qu’elle nomme 1982. Mais elle flatte une partie de l’opinion, toujours sensible à la thèse paranoïaque d’une conspiration contre la patrie. Dans le discours du pouvoir, Orwell rejoindrait ainsi un autre courant littéraire russe, celui du récent « liberpunk » qui imagine l’apocalypse du monde capitaliste et invite à entrer en lutte contre l’Occident décadent.

Au-delà du phénomène littéraire, 1984 sert donc de révélateur à certaines tensions de la société et du pouvoir russes. Il montre d’un côté la puissance du storytelling poutinien, toujours apte à présenter la réalité sous un prisme avantageux. Mais d’un autre côté, le succès récent du roman est un signal qui détonne par rapport aux sondages concluant au soutien majoritaire de la population à la guerre et à son chef : il offre un coup de sonde alternatif dans une société russe qui semble se percevoir elle-même comme sous contrôle, exposée à une intense propagande et susceptible d’être lourdement punie pour ses opinions – et qui dès lors peut difficilement répondre à une enquête d’opinion autre chose que ce que l’on attend d’elle.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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