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"Être au plus près de la vérité": comment "Le Consentement" a été adapté au cinéma

Film choc de cette semaine, l'adaptation au cinéma du Consentement décrit l'emprise de l'écrivain quinquagénaire Gabriel Matzneff (Jean-Paul Rouve) sur une lycéenne d'à peine 14 ans, Vanessa Springora (Kim Higelin). Avec pour ambition de diffuser encore plus largement le message du best-seller de Springora, le film entend faire œuvre de prévention et montrer ce que la société a occulté pendant des années - voire toléré.

Le Consentement veut dénoncer la mansuétude et la protection dont a pu bénéficier l'écrivain, qui revendiquait pourtant sa pédophilie dans ses textes, dans le milieu intellectuel parisien. "Un prédateur n'agit jamais seul. Il est toujours entouré de ses complices", rappelle la réalisatrice du film, Vanessa Filho, avant de poursuivre:

"Le livre raconte vraiment la complaisance d'une époque. Le film se devait de montrer aussi ce contexte-là avec ses amis, les dîners. C'était très important pour moi de mettre en scène l'émission Apostrophes (où Gabriel Matzneff a été souvent interviewé, NDLR) pour raconter comment une société a permis à un individu comme Gabriel Matzneff d'agir avec autant d'impunité."

Le romancier a ainsi pu vivre dans un relatif anonymat sans être inquiété jusqu'à la sortie du livre de Vanessa Springora, qui a fait éclater le scandale en janvier 2020. Malgré l'ouverture d'une enquête, la justice n'a pas, pour l'instant, trouvé de faits non prescrits permettant de poursuivre Matzneff. En revanche, ses éditeurs, dont Gallimard, ont retiré de la vente ses livres louant la pédophilie.

Un personnage écœurant

Vanessa Springora a été associée à l'écriture du scénario. À l'écran, son rôle est confié à Kim Higelin, 21 ans. La jeune actrice, vue jusqu'à présent dans la série Plan B sur TF1, et a subi pour le rôle "une préparation physique et émotionnelle", a ressenti "une très grande responsabilité vis-à-vis de Vanessa Springora": "J'avais ce besoin d'être au plus juste possible de ses émotions, de ne pas la trahir."

Principalement connu pour son rôle du débonnaire Jeff Tuche, Jean-Paul Rouve, n'avait jamais joué de personnage aussi écœurant de sa carrière. Séances de natation, régime, UV: le comédien de 56 ans a modelé son corps pour se rapprocher du personnage que s'est créé Gabriel Matzneff, qui était obsédé par son physique.

"Jean-Paul a mis tout son talent au service de ce personnage", salue Vanessa Filho. "Je le trouve atrocement charismatique. Il est vraiment fascinant dans tout ce qu'il propose: dans sa partition, dans son jeu. Il a su chorégraphier l'emprise avec brio. Il fallait beaucoup de courage pour jouer un personnage qui ne provoque chez les spectateurs aucune empathie."

Le Consentement version cinéma devrait choquer ou du moins mettre mal à l'aise avec ses scènes d'intimité montrées frontalement. "(Je voulais) être au plus près de la vérité, être le plus juste possible", précise la réalisatrice. "Ce qui m'intéressait, c'était vraiment d'être au plus près de la vulnérabilité" de Vanessa Springora.

Pas de coordinatrice d'intimité

La cinéaste se défend de tout voyeurisme dans les scènes intimes. "Il ne fallait surtout pas avoir peur de raconter cette vérité", assume-t-elle. "Ma volonté était vraiment de ne pas montrer, mais d'essayer d'être au plus près du ressenti de Vanessa. J'ai essayé de suivre sa trajectoire autant physique que psychologique et de comprendre un peu toutes les étapes de sa construction et de sa déconstruction."

La réalisatrice a refusé de faire appel à une coordinatrice d'intimité, dont la tâche est de s'assurer du respect du bien-être des acteurs. "Les scènes intimes ont été extrêmement découpées à l'avance", explique Kim Higelin, qui avait 20 ans au moment du tournage. "On a eu évidemment énormément de discussions à ce sujet: le chef opérateur Guillaume Schiffman, Vanessa (Filho) et Jean Paul (Rouve)."

"Vanessa nous a expliqué comment elle avait découpé plan par plan ces scènes-là. On les a toutes faites pour n'avoir aucune appréhension aucune. En allant sur le plateau, on savait exactement ce qui allait se passer en termes de gestes, de cadre, de rapport à la caméra. Je ne me suis jamais sentie en danger. (J'étais) dans une bulle protectrice."

"Vanessa (Filho) était notre coordinatrice d'intimité", assure encore la jeune actrice. "La confiance était telle que ça nous permettait d'être pleinement libres dans ces scènes qui ne sont certes pas faciles mais qui étaient en tout cas beaucoup plus simples à aborder grâce au regard bienveillant de Vanessa et à l'intelligence de sa mise en scène."

Comprendre l'intolérable

Lors du premier rapport entre Gabriel Matzneff et Vanessa Springora, Vanessa Filho filme les cuisses de l'adolescente caressées par le prédateur. Un plan qui suggère toute la violence de la relation sans rien montrer:

"Ce qui était très important dans toutes ces scènes était de prendre le temps de raconter et de ressentir. Traiter de la prédation sexuelle dans le cadre de cette histoire d'emprise imposait une grammaire particulière, un rapport au temps et au rythme."

"Il était impossible de rendre anecdotiques ces scènes-là et de manquer aussi toutes les sensations du personnage. Dans cette scène-là particulièrement, parce qu'il y a ce premier rapport qui va être extrêmement violent, qu'elle ne va pas comprendre parce qu'elle a quatorze ans, il était pour moi important de raconter aussi les préliminaires et la façon dont il l'a manipulé pour arriver à ses fins."

Avec ce plan, qui "fragmente les cuisses" de Vanessa Springora, et montre la main de Gabriel Maztneff "comme une sorte d'araignée, une pieuvre mouvante", la réalisatrice raconte "la pudeur de cette jeune fille, son intimité qui va être littéralement violée" et surtout "la mécanique gestuelle du prédateur".

Car Gabriel Matzneff, en bon manipulateur, sait manier les mots et "a une façon très particulière de les chorégraphier": "Je voulais aussi raconter à travers ce geste et ce va-et-vient le toucher, l'interdit, le désir et aussi toute la mécanique de l'emprise par le corps. Ce plan raconte le mode opératoire du prédateur par le geste."

Une autre image choc, dans la seconde partie du film, montre Gabriel Matzneff intégralement nu dans une chambre d'hôtel, attendant sa proie. "Même s'il est dur à regarder, ce plan permet au spectateur de comprendre l'intolérable de cette scène, comme il banalisait la situation et le piège dans lequel le personnage de Vanessa se retrouve. Dans cette chambre d'hôtel, il la transforme véritablement."

Article original publié sur BFMTV.com