"Sans ça, on mourrait": Instagram, le nouvel eldorado du tatouage?

Montage réalisé à partir de captures d'écran prises sur Instagram. - Captures d'écran Instagram
Montage réalisé à partir de captures d'écran prises sur Instagram. - Captures d'écran Instagram

Le bras droit de Célia est quasiment recouvert de tatouages, dont le visage de son chien. Leur particularité? Ils ont tous été réalisés par des artistes dénichés sur Instagram. Car la jeune Lyonnaise de 23 ans préfère le calme de son canapé au brouhaha des salons pour décider de ce qu’elle souhaite s'inscrire sur la peau de manière permanente.

"Instagram, c’est plus facile d’accès", explique-t-elle à BFMTV.com. D'ailleurs, elle n'a jamais mis les pieds dans un salon traditionnel. Les artistes auxquels elle fait appel officient tous dans des "salons privés" - souvent des espaces dans leur propre domicile, réaménagés pour répondre aux exigences sanitaires.

Depuis quelques années, ils se multiplient, intrinsèquement liés à Instagram et à la place prépondérante que joue aujourd’hui la plateforme dans la pratique du "10e art". À l’ère du tout numérique, les tatoueurs construisent désormais leur clientèle sur les réseaux sociaux, essaimant de ville en ville leurs œuvres sur la peau d’une clientèle qui les a découverts à travers un écran de téléphone.

"C'est limite si on ne me demande pas des Tiktoks"

Il suffit d’interroger Tin-Tin, un des visages emblématiques du tatouage en France, pour évaluer l’influence du réseau social sur la profession. Lui travaille toujours dans sa boutique de Pigalle, où se sont déjà pressés Lio, Jean-Paul Gaultier ou Florent Pagny. Mais malgré sa réputation, il a dû se convertir bon gré mal gré à la plateforme.

"Maintenant tout se passe sur Instragram!", commente-t-il auprès de BFMTV.com. "Si on n’avait pas cette plateforme, on mourrait."

"Même moi, avec ma réputation, ma clientèle, on me contacte par là. C’est limite si on ne me demande pas de faire des Tiktoks", ironise le cofondateur du Syndicat national des artistes tatoueurs, également organisateur du Salon international du tatouage, qui se tient jusqu'à dimanche à Paris.

Le phénomène ne se limite pas à la France: en janvier 2020 déjà, la chaîne américaine CNBC évoquait la dynamique. Interrogés par le média, de nombreux professionnels expliquaient qu’au moins 70% de leur clientèle venait dorénavant du réseau social.

Instagram a également permis à certains artistes d’accéder au rang de célébrité. Basé à Berlin, Giorgos Kazakis cumule ainsi près de 110.000 abonnés, qui suivent quotidiennement ses nouvelles réalisations abstraites. Une notoriété qui lui permet aujourd’hui de gérer à la fois une galerie d’art, un magazine, et bien évidemment, un salon de tatouage.

Pour d’autres, la plateforme n’est que la prolongation d’une renommée souvent gagnée en tatouant des célébrités. Keith Scott "Bang Bang" McCurdy, connu pour avoir travaillé avec Rihanna, Katy Perry, Adele ou encore Justin Bieber, affiche 2,5 millions d’abonnés.

Un travail exposé "en quelques secondes"

En France, les artistes émergents y trouvent leur compte. D’abord étudiante aux Beaux-Arts d’Angers, Chiara Boutterin a commencé à partager son travail sur Instagram sur le conseil de ses professeurs. "Ils nous encourageaient à créer une vitrine de notre travail", explique-t-elle à BFMTV.com. "Le tatouage faisant partie intégrante de ma pratique artistique, je les montrais volontiers aux côtés de mes dessins et de mes peintures."

Dorénavant, la plateforme lui sert pour montrer les particularités de ses œuvres, sa technique, et informer ses clients sur ses différents déplacements. Car bien que basée à Angers (Maine-et-Loire), Chiara voyage souvent en France, invitée dans différents "salons privés", attirés par ses créations colorées et naïves.

"L'avantage principal, c'est de partager des photos ou vidéos de notre travail dans le monde entier en quelques secondes", commente-t-elle.

"Avant, il fallait avoir des années d'ancienneté et enchaîner les conventions de tatoueurs dans plusieurs villes pour avoir une clientèle", explique la jeune tatoueuse.

"Maintenant, on présente notre travail en ligne: c'est une sorte de book, de CV." "Ça permet également de toucher immédiatement le bon public, en utilisant des hashtags particuliers", complète la jeune femme. Même si pour prendre rendez-vous, Chiara privilégie toujours les e-mails, et non la messagerie instantanée proposée par la plateforme. "C’est plus formel et professionnel", glisse-t-elle.

Des salons jugés "trop impressionnants"

Dans un langage fleuri, Tin-Tin ne retient pas ses coups contre cette nouvelle génération d’artistes, qui vient bousculer un métier qui commençait à s’institutionnaliser. "Je connais plein de salons historiques, très réputés, qui ne travaillent plus beaucoup", regrette-t-il.

"Et des jeunes tatoueurs à la con, qui font un travail un peu anecdotique, mais qui font des vidéos sur les réseaux sociaux, ils ont la queue devant chez eux."

"N’importe quel tatoueur va être mort de rire devant ces merdes-là", poursuit Tin-Tin. "Mais bon, ça marche."

"Aller dans un salon, je trouve ça trop impressionnant", rétorque Célia, la jene tatouée lyonnaise. Sur Instagram, "tu vois directement tout le travail de l’artiste depuis ton téléphone, tu es chez toi, tu as le temps de découvrir son univers et réfléchir à ton projet".

La jeune femme trouve par ailleurs plus rassurant d'engager d'abord la conversation à distance. "Pour moi, échanger par message, c’est la meilleure solution, c’est lié à mes angoisses. Et puis souvent, c’est des gens de mon âge, donc c’est plus facile de communiquer."

Contrairement aux salons "traditionnels" vantés par Tin-Tin, qui sont des lieux tenus par "une majorité d’hommes, avec de l’ancienneté et qui ont beaucoup de pouvoir", note Chiara Boutterin.

"Il y a eu beaucoup de témoignages de menaces, de harcèlement, d’agressions, partagés notamment sur le compte Instagram @balancetontatoueur", rappelle la jeune artiste. "Les jeunes, et surtout les femmes et minorités, n’avaient pas leur place dans ce système."

Tin-Tin a lui-même fait l'objet de multiples accusations, relayées par une enquête des Inrockuptibles en 2021, contestées par l'intéressé. "N’importe quoi", avait répondu le tatoueur star. "Franchement, ça fait 35 ans que je tatoue, donc si ce genre de truc arrivait…"

Un vent de fraîcheur pour la pratique?

Mais pour toutes ces raisons, la jeune génération délaisse les salons. Tout juste revenue de 6 mois à Berlin, Capucine ne s’imagine pas le moins du monde y mettre les pieds, bien que sa nuque, son bras et sa main droites ainsi que ses clavicules soient arborés.

"Je trouve que les salons sont désuets, j’en ai une image assez ringarde", confie-t-elle. J’imagine qu’on y fait que des tatouages en couleur, très épais, vraiment horribles."

Comme Célia, elle passe des heures sur Instagram quand lui vient l’envie de se faire encrer un nouveau motif. La jeune femme cherche avant tout de l’originalité. Elle a même décidé de faire confiance à Giorgos Kazakis, cet artiste star de Berlin, dont l'approche est très particulière.

Après une discussion qui dure souvent plus de deux heures avec son client, il lui tatoue les motifs qui lui viennent en tête. Autrement dit, quand on rentre dans son studio, on ne sait jamais à quoi on va ressembler à la sortie.

Un exemple certes extrême, mais qui illustre une autre dynamique qu’aurait permis l’arrivée d’Instagram: un renouvellement de la pratique. Fini les ancres marines et les roses en tout genre, bonjour les œuvres abstraites et autres innovations visuelles.

"Je pense qu’il y a un conflit de générations, entre le style des tatouages, la différence de vision de notre travail, le déroulé de la séance avec le client", explique Chiara Boutterin. "C’est l’un des trucs les plus géniaux avec Instagram", acquiesce Célia. "Beaucoup de personnes ne se seraient jamais lancées si ça n’existait pas. On a maintenant accès à beaucoup plus de styles différents."

Un renouvellement du "10e art", qui est cependant déjà menacé l'algorithme d’Instagram. "Il est destructeurs pour les artistes: si on n’est pas présent un ou deux jours, on nous 'punit' en nous enlevant notre visibilité", regrette Chiara Boutterin. Résultat, certains tatoués, comme Capucine, assurent commence à observer une homogénéité parmi les artistes sur la plateforme.

Quid des conditions d'hygiène?

Ces considérations artistiques mises de côté, une interrogation demeure. Les conditions d’hygiène, primordiales dans la pratique du tatouage, sont-elles toujours respectées par ces nouveaux artistes, bien souvent autodidactes? Tin-Tin n’y croit pas et fustige ceux qui s’improvisent "un studio dans leur cuisine".

Sur ce point, l’État, au travers notamment du Code de la santé publique, dresse une liste de conditions à l’exercice du tatouage en France. Il est demandé aux professionnels d’avoir suivi une formation aux conditions d’hygiène et de salubrité, et d’afficher cette attestation dans "le lieu de réception de la clientèle". Ce dernier doit d’ailleurs être une "pièce dédiée à cette opération" et ne peut "pas servir à une autre activité".

"On respecte les règles d’hygiène au cordeau", répond Chiara Boutterin. "Dans tous les salons privés où je suis allée, les gérants demandent le certificat d’hygiène et une à deux années d’expérience minimum", assure-t-elle.

"Les normes d’hygiène sont parfois plus respectées que dans les salons dits traditionnels", ajoute la tatoueuse.

"Finalement, c'est un super outil"

En parallèle d’avoir profondément changé la manière dont les jeunes tatoueurs comme tatoués abordent le "10e art", Instagram a mis à jour ce qui s’apparente à un conflit de génération. Avec d’un côté, des artistes "historiques", officiant dans des salons "installés" et ayant participé à la normalisation du tatouage en France durant la deuxième moitié du XXe siècle, et de l’autre, de jeunes artistes soucieux de se libérer des contraintes d’un modèle déjà jugé désuet.

"Lorsque j’ai commencé le tatouage, c’était un métier de paria", rappelle Tin-Tin. "Et aujourd’hui, je passe à la télé toutes les cinq minutes. Ça a tellement changé…"

Mais finalement, le tatoueur des stars le concède, la plus grande menace qui plane sur son domaine réservé ne vient finalement peut-être pas du réseau social qu'il exècre. Depuis le 4 janvier 2022, les tatoueurs européens ont interdiction d’avoir recours à 25 pigments, jugés toxiques ou cancérigènes. "Aujourd’hui, tous les tatoueurs de France sont hors-la-loi", déclarait-il à l'époque sur RMC, estimant que 70% de ses couleurs étaient désormais hors d’usage.

Alors face à ce constat, "vive Instagram!", lâche finalement l’imposant bonhomme un brin lunatique. "Quand j’y réfléchis, c’est finalement un super outil qui permet de contourner toutes les saloperies qu’on nous prépare." Si même Tin-Tin le dit...

Article original publié sur BFMTV.com