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À la COP28, les technologies de captage du carbone polluent les débats sur la sortie des énergies fossiles

Le président de la COP28 à Dubaï, Sultan Al Jaber, est également le PDG du géant pétrolier ADNOC, qui privilégie les technologies de capture de carbone pour poursuivre ses activités polluantes.
KARIM SAHIB / AFP Le président de la COP28 à Dubaï, Sultan Al Jaber, est également le PDG du géant pétrolier ADNOC, qui privilégie les technologies de capture de carbone pour poursuivre ses activités polluantes.

ENVIRONNEMENT - C’est une courte mention dans les textes, qui pourrait faire toute la différence. Jusqu’au 12 décembre, dirigeants du monde, société civile et lobbyistes s’affairent à Dubaï dans les couloirs de la COP28. Objectif : trouver un accord pour limiter l’accélération du dérèglement climatique. Une première version du texte a été rédigée, et parmi les options envisagées figure celle d’une sortie des énergies fossiles « non équipées de dispositif de captage de carbone ».

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À première vue cette option est en accord avec les recommandations du Giec, qui insiste dans son dernier rapport sur la nécessité de réduire l’exploitation du pétrole, du gaz et du charbon. Mais la mention « non équipée de captage de carbone » permet au contraire aux industries fossiles de poursuivre leurs activités polluantes.

Un levier de greenwashing pour l’industrie fossile

« C’est avantageux pour eux, car il n’existe pas de définition officielle sur le sujet. Ils pourront donc continuer leurs exploitations, simplement en y ajoutant des aspirateurs à CO2 ou en replantant des arbres en guise de compensation », alerte Alexandra Deprez, chercheuse en gouvernance internationale du climat à l’Iddri. En effet, la seule référence sur le sujet est une note de bas de page, figurant dans le dernier rapport du Giec. Elle indique que les combustibles fossiles « unabated » (terme anglais) sont « ceux qui ne font pas l’objet d’interventions permettant de réduire considérablement » les émissions de gaz à effet de serre.

C’est pourquoi les lobbyistes, quatre fois plus présents lors à la COP28 que l’an passé à Charm el-Cheikh, mais aussi les banques dépendantes de l’industrie fossile et les pays pétroliers tels que l’Arabie saoudite ou la Chine poussent pour que l’accord sur la sortie des énergies fossiles concerne uniquement celles « non équipées de dispositif de captage de carbone ».

Derrière cette expression se cache un ensemble de technologies, aussi connues sous l’acronyme CCUS, pour Carbon Capture, Utilisation and Storage. « C’est l’idée de mettre un gros pot d’échappement sur les cheminées d’usines fortement émettrices, pour en récupérer le CO2, le mettre sous pression et l’enfouir dans le sous-sol, ou le réutiliser pour d’autres usages industriels », détaille Pierre Gilbert, expert prospectiviste en matière de risques et d’adaptation climatique.

Des mécanismes régulièrement présentés par les entreprises pétrolières comme une solution miracle à leurs activités polluantes. Citons Total Energies ou le géant émirati Adnoc dont le PDG, Sultan Al Jaber, n’est autre que le président de... la COP28. Cette année plus que jamais, l’idée infuse donc les négociations du sommet onusien.

Une technologie coûteuse et risquée

Pourtant, ces technologies développées depuis 50 ans et largement financées ne sont pas toutes au point. « Environ 80 % des projets pilotes de CCUS menés au cours des 30 dernières années ont échoué », pointait en novembre un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement. Conséquence, « ces mécanismes ne permettent d’absorber qu’une partie très faible des émissions, de l’ordre d’un millionième », souffle Jean Jouzel, éminent paléoclimatologue et membre du GIEC.

En 2022, 35 installations dans le monde ont capturé 45 millions de tonnes de CO2, selon l’Agence internationale de l’énergie. Or, les émissions mondiales doivent être réduites de 22 milliards de tonnes « au cours des sept prochaines années », répète justement Sultan Al Jaber, qui préside la COP.

Plus encore, « parmi toutes les options pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, le dernier rapport du GIEC montre très clairement que, dans le secteur de l’énergie, les CCUS ont le plus petit potentiel et le plus haut coût », appuie Alexandra Deprez. Le groupe d’expert pour le climat alerte également sur les risques d’échappement du CO2, une fois enfoui dans le sous-sol.

« Poursuivre l’exploitation du pétrole et du gaz comme si de rien n’était tout en espérant qu’un vaste déploiement du captage de carbone permettra de réduire les émissions relève du fantasme », Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie.

Pas plus tard que l’été dernier, un rapport du centre de recherche Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA) a démonté que deux sites offshore de CCUS norvégiens, Sleipner et Snohvit, souvent cités en exemple de réussite de cette technologie, enregistraient en réalité des fuites et un niveau anormal de remontée du CO2. Sept milliards de dollars avaient été investis dans le projet.

« Il faudrait encore quatre à cinq ruptures technologiques pour que les CCUS fonctionnent bien, et rajouter quinze ans de déploiement industriel », reprend Pierre Gilbert. « À ce jour, le vrai but des CCUS n’est pas de réduire les émissions, c’est de gagner 10 à 15 ans de business as usual pour les secteurs fossiles et financiers », dénonce-t-il.

Et même en considérant le potentiel de ces solutions technologiques, elles risquent d’occulter l’enjeu principal de la lutte contre le changement climatique : la réduction massive des énergies fossiles. « Poursuivre l’exploitation du pétrole et du gaz comme si de rien n’était tout en espérant qu’un vaste déploiement du captage de carbone permettra de réduire les émissions relève du fantasme », alertait justement avant la COP le patron de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol.

La coalition des pays européens, mais aussi celles des États insulaires ou de pays d’Amérique latine, suivis par les ONG réclament un accord plus ambitieux sur la sortie des fossiles. « Le captage et le stockage du carbone sont des mirages technologiques. Nous serons très vigilants pour ne pas qu’ils apparaissent dans le texte final de la COP28 », assure Gaïa Febvre, responsable des politiques internationales au Réseau Action Climat. En discussion ces prochains jours encore, ce texte doit être adopté mardi au dernier jour de la COP28.

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