Avec Zombi Child, Bertrand Bonello voulait "ramener le zombie à la simplicité de son origine"

[Url href='https://twitter.com/maxp26']Maximilien Pierrette - Propos recueillis le 17 mai 2019 à Cannes[/Url]

Cinq ans après Saint Laurent, Bertrand Bonello est repassé par le Festival de Cannes. Mais à la Quinzaine des Réalisateurs, et non en Compétition, avec un long métrage en apparence plus modeste que Nocturama, son dernier opus en date : Zombi Child. Ou l'histoire de deux récits qui s'entrecroisent, à cinquante-cinq années d'intervalle, et un projet qui a débuté avec les mots "Zombi" et "Haïti" marqués sur un papier.

AlloCiné : "Zombi Child" est un projet qui remonte à plusieurs années, et a débuté avec deux mots.
Bertrand Bonello : Pas exactement. Ce qui remonte à quelques années, c'est mon intérêt pour Haïti. Mais le projet est assez récent. C'est juste qu'en regardant des vieilles notes, je suis retombé sur ces deux mots, et que ça m'a donné envie de m'y pencher un peu plus pour en faire un film.

Vous vous souvenez de la raison pour laquelle vous aviez noté ces deux mots ?
Oui, je me souviens très bien : j'ai eu une période de très fort intérêt pour ce pays. J'avais lu pas mal de bouquins d'anthropologie, de romans d'essayistes et d'intellectuels haïtiens, et j'étais notamment tombé sur cette histoire. Moi je ne connaissais pas l'origine du zombie, et je trouvais ça assez passionnant, bouleversant et questionnant. Donc je m'étais arrêté un peu là-dessus.

Le zombie, surtout dans votre film, renvoie en effet à la notion de croyance, et au fait que l'on croie ou non à cette histoire.
C'est plus complexe que cela en fait. Car ce serait une mauvaise utilisation du vaudou, de son côté sombre. Donc ça n'est pas une opposition entre croyance et non-croyance, que des gens peuvent remettre en question. C'est quelque chose qui est un peu tabou, qui n'est pas visible. Mais les gens en Haïti connaissent ça par coeur.

On m'avait dit qu'Haïti était le pays le plus dur pour tourner, et comme je suis têtu j'y suis allé

D'où vient cette fascination pour Haïti ? Un élément particulier l'a-t-il déclenchée ?
C'est très simple : j'avais un ami très proche, qui est mort maintenant, et qui avait tourné un film là-bas. Et c'est la mère de ma fille qui faisait la lumière. Je les voyais beaucoup et ils n'arrêtaient pas de me raconter des histoires assez extraordinaires, donc je me suis un peu penché dessus de mon côté, et j'ai fini par pouvoir y aller et tourner sur place.

Est-ce aussi compliqué qu'on le dit ?
Oui c'est très dur. Vraiment très dur. On m'avait dit que c'était le pays le plus dur, et comme je suis têtu j'y suis allé. Et c'est effectivement difficile, pour plein de raisons : déjà il y a le fait d'être blanc et d'aller là-bas. On est regardé de manière bizarre, surtout lorsque l'on veut toucher à des sujets aussi sensibles que peuvent l'être le vaudou et le zombie. Une difficulté culturelle donc. D'infrastructures aussi. Rien ne fonctionne, à tel point qu'on est contents lorsqu'une voiture démarre par exemple. Oui, le pays est dans un état très compliqué. Il y a aussi de très fortes difficultés aux émeutes violentes qui l'ont traversé, avec des blocages. On n'a pas du tout pu sortir de l'hôtel au moment d'un voyage par exemple. C'est vraiment difficile.

Quand on voit le résultat, on a pourtant le sentiment que vous avez voulu revenir à un projet beaucoup plus simple que ne l'étaient "Saint Laurent" et "Nocturama", qui demandaient plus de logistique.
C'était un point de départ, oui. Il n'y a pas si longtemps, quatorze mois exactement, je cherchais quelque chose à faire et tourner vite. Tout a été fait en cohérence avec cette idée, c'est-à-dire le budget que je pouvais avoir rapidement, le nombre de semaines de tournage... Il y a en effet quelque chose de plus modeste dans le film, de plus simple. Mais la simplicité, ça n'est pas si simple. La simplicité demande du travail.

Surtout lorsque l'on veut tourner en Haïti.
Oui. Mais le film est composé de deux choses simples en termes d'histoire : un homme que l'on met en terre et qui erre dans les terres, et un chagrin adolescent. Ensuite il y a tout un travail pour lier les deux histoires, qui ouvre des portes sur plein de choses.


Le fait d'avoir deux temporalités, deux morceaux d'histoire que l'on rapproche, c'est une constante dans votre cinéma, que l'on retrouvait avec les deux actes de "Nocturama", le double-personnage de "Tiresia", les deux époques de "Saint Laurent"...
C'est un désir, assez fort en ce moment, de contraste. Dans Nocturama, il y avait un contraste énorme entre la première partie, où l'on sait à qui l'on a affaire, et la seconde où tout est remis en question et devient plus complexe. Et là il n'y a que des contrastes : Haïti et la France, les années 60 et aujourd'hui, un homme qui ne parle pas et des filles très bavardes, quelque chose d'assez sombre, y compris dans la lumière et les nuits américaines, du côté haïtien et quelque chose d'assez lumineux du côté des jeunes filles. Ça marche beaucoup par contrastes. Par frottement.

Il y a aussi un contraste entre la réalité et le fantastique qui vient s'immiscer, par petites touches, dans le récit.
Oui, et plus que les contrastes, c'est quelque chose de quasiment hybride. Le film traverse plein de genres finalement : le teen movie, le film de genre, un peu d'anthropologie, des scènes plus documentaires comme le cours d'Histoire donné par Patrick Boucheron...

On peut aussi voir des parallèles entre l'état du zombi et le vaudou d'un côté, et la jeunesse de l'autre, dans le fait qu'il y ait un langage très précis de part et d'autre. Et même une espèce de transe lorsque les ados écoutent de la musique.
Il y a même des rituels : dans le vaudou et chez elles. Il y a en effet une musicalité, qui est celle du créole d'un côté, et leur langue à eux de l'autre. Il y a des correspondances. Des résonnances.

Si l'on veut reparler de politique maintenant, il y a une tendance à repasser par le genre

Qu'est-ce qui, selon vous, explique que la figure du zombie paraisse plus forte que jamais dans le cinéma et la séries aujourd'hui ?
Il voyage pas mal dans le temps. Peut-être même mieux que le vampire. Je pense que les films de zombie, si on parle de George Romero qui a été la star du genre, avaient aussi une connotation assez politique, et que si l'on veut en reparler maintenant, il y a une tendance à repasser par le genre. Ce sont des cycles.

Il y a peut-être aussi le fait que le zombie, c'est nous. Une version de nous. Là où le vampire est une créature plus magique.
Nocturama avait déjà un côté film de zombies, car les personnages était comme des morts en sursis. Des morts-vivants. Et il y avait ce rapport à la consommation, au désir.

On peut donc envisager "Zombi Child" comme l'évolution logique de "Nocturama" ?
Un peu oui. C'est vrai.


Un autre élément intéressant de votre film, c'est la façon dont les deux récits s'entrecroisent, qui permet de faire émerger la notion d'héritage du passé.
Le vrai sujet c'est ça : qu'est-ce que l'on fait du passé ? Que fait-on de l'Histoire ? Comment transmettre la liberté ? Ça fait un peu prétentieux lorsque je dis que c'est le sujet de mon film, mais puisque vous l'évoquez, c'est effectivement ça : l'héritage, la transmission de notre Histoire. L'Histoire des Haïtiens et notre Histoire. Que fait-on de ce que l'on a fait ? C'est ce que dit Patrick Boucheron, que la France est certes associée à la Révolution, mais a-t-elle toujours été à la hauteur ? Ensuite j'avais envie que le film soit traversé par cette notion de transmission de la liberté.

Tranmission que l'on retrouve également avec la figure du zombie, qui revient d'époque en époque.
Oui c'est vrai. Je parlais de cycles, et c'est un peu ça.

Et on retrouve aussi cette idée dans certains gros films, et notamment les derniers "Star Wars", comme si la génération actuelle voulait transmettre ce avec quoi elle a grandi...
Oui et moi j'ai grandi avec les Romero, donc au moment de faire un film de zombies, je me demande comment je vais m'y prendre : différemment, plus simplement pour le ramener à une simplicité qui est celle de son origine. Car si vous connaissez Romero, vous ne connaissez peut-être pas le zombi haïtien.

Qui est très différent de ce que l'on connaît, car il ne mange pas de gens.
Ah non, ça n'a rien à voir. C'est partir de cette figure pop connue. L'effleurer parce que les jeunes filles blanches, quand on parle de zombie, elles voient ça comme quelque chose de dégueulasse, qui bouffe les gens comme dans les films qu'elles regardent - y compris la jeune fille haïtienne, qui rêve qu'elle mange la joue de sa copine. Et plus on approche de la fin du film, plus je le ramène vers l'originel. Et à travers cet imaginaire originiel haïtien, évoquer l'esclavage qui est la chose qui sous-tend le film.

Outre ceux de Romero, y a-t-il des films qui vous ont influencé ?
J'ai regardé pas mal de documentaires, y compris sur les cérémonies, les rites. Mais très peu de fiction, même si j'ai revu le Vaudou de Jacques Tourneur (1943), le seul qui fait un peu le lien.

Avez-vous songé à faire de ce film un documentaire, vu que vous en avez regardé plusieurs et que vous vouliez absolument tourner en Haïti ?
J'aurais adoré, mais je n'ai vraiment pas l'âme documentariste. Je suis trop "control freak". J'aime trop contrôler. J'aimerais bien faire un documentaire un jour, mais je ne saurais même pas comment faire. Je serais perdu. J'ai l'impression qu'il y a une logique derrière tout cela, que ça n'est pas aussi simple qu'on ne le croit mais je ne la connais pas. Ça n'est pas du tout mon état d'esprit.