Zep retrace les 30 ans de Titeuf dans un livre: "Pas mal de dédicaces ont tourné à la catastrophe"

Dessin de Zep sur Titeuf -  ZEP  Titeuf, le livre d'or ©2022, Éditions Glénat
Dessin de Zep sur Titeuf - ZEP Titeuf, le livre d'or ©2022, Éditions Glénat

À l'approche du trentième anniversaire de Titeuf, Zep, son créateur, s'est rendu compte qu'il avait vieilli. Et qu'il ressemblait désormais moins à son héros de papier, à qui il avait prêté ses traits, qu'à sa maîtresse. "Fatalement, je lui ressemble de plus en plus", reconnaît-il lors d'une interview accordée à BFMTV. "Ceci dit, la maîtresse et Titeuf ont des traits de visage similaires. Tous mes personnages ont le même ADN."

Il y a trente ans, Philippe Chapuis, alias Zep, a imaginé son Tintin: un personnage immédiatement reconnaissable et facilement dessinable, devenu culte auprès du lectorat francophone, avec plus de 20 millions d'albums écoulés. Pas mal pour un personnage qui a démarré comme "une espèce de vision déformée" de lui-même: "Je n'ai jamais eu des cheveux comme Titeuf, mais quand je faisais mon autoportrait, je me dessinais toujours avec une bouche comme ça et de grosses lèvres."

Surtout, ne lui dites pas qu'il est le "papa de Titeuf". Le dessinateur suisse de 54 ans, qui vient de publier aux éditions Glénat un livre d'or compilant anecdotes sur sa création et dessins inédits, abhorre cette expression qu'il juge dévalorisante pour le 9e Art: "C'est vraiment un tic de langage réservé pour la BD. Ça a un côté enfantin. On ne dit pas que J.K. Rowling est la maman de Harry Potter."

"Je n'ai pas beaucoup aimé, parce que mes enfants ont un peu souffert de ça. Ils étaient petits, ils m'acccompagnaient dans les festivals et on me présentait toujours comme le 'papa de Titeuf' Ils se demandaient qui était ce Titeuf, ce frère qu'on leur cachait!"

Replonger dans les archives

Pour le livre d'or de Titeuf, Zep a replongé dans ses archives pour y exhumer dessins inédits et dessins oubliés réalisés pour des campagnes, des journaux, des affiches, des festivals. On y retrouve la fameuse histoire de Titeuf imaginée en 2015 pour Le Monde pour dénoncer le drame des réfugiés en Europe, ainsi que des illustrations confrontant le héros à la houppette aux héros de One Piece, Naruto et Dragon Ball.

"J'aime bien ce genre de dessins où je me réapproprie des personnages que je n'ai pas créés. C'est un vrai plaisir de dessinateur", explique Zep. "J'ai cherché à avoir le personnage le plus épuré et le plus simple possible, pour qu'il soit le plus graphiquement malléable. Mais j'aime bien dessiner des petits détails, donc je me fais plaisir avec ce genre de dessins."

Ce livre d'or permet aussi de replonger dans la fabuleuse histoire éditoriale de Titeuf, refusée dans un premier temps par tous les éditeurs francophones, avant d'atterrir chez Glénat. Sorti en janvier 1993, Dieu, le Sexe et les Bretelles est tiré à seulement 7.000 exemplaires. Défendu par les libraires spécialisés, il séduit d'abord un lectorat adulte.

"Les enfants étaient minoritaires", se souvient Zep. "Au début, quand je faisais des tournées de dédicaces, ça m'est arrivé d'avoir des collectionneurs qui me demandaient des trucs pornos avec Titeuf et Nadia. Je trouvais ça assez glauque."

Le deuxième tome, L'Amour, c'est pô propre, sort en août 1993, suivi neuf mois plus tard par Ça épate les filles. En 1996, C'est pô juste... décroche un prix au festival d'Angoulême. Zep travaille sans cesse: en quatre ans, il sort six tomes! "J'en aurais fait même plus, mais mon éditeur voulait que je patiente. J'avais peur que cette facilité d'écriture sur ce personnage, qui était venu d'un coup, disparaisse..."

Succès dantesque

Zep n'a jamais perdu l'inspiration: à partir du quatrième tome, les ventes s'envolent. Le dessinateur voit débarquer les enfants en masse lors des séances de dédicaces. "Le bouche-à-oreille des enfants étaient plus rapide que celui des fans de BD." Rapidement, les dédicaces deviennent dantesques: "Je me rappelle une dédicace au Virgin Megastore, à Paris, avec une queue qui remonte sur plusieurs rues!"

Le dessinateur est alors traité comme une rock star - ce qui ne déplaît pas à celui qui tire son pseudonyme du groupe Led Zeppelin: "On me mettait hors des festivals, dans un lieu à part, avec des barrières. Parfois, il y avait jusqu'à 500 personnes qui faisaient la queue. On leur disait qu'il n'y aurait pas 500 dédicaces, mais ils restaient... Pas mal de dédicaces ont tourné à la catastrophe entre 2000 et 2005."

Un jour, lors d'un festival en Suisse, la situation dégénère. Un père de famille prend en otage un libraire pour obtenir un dessin pour son fils. "Il a pété un câble, entre l'apéro, le soleil, l'attente, l'envie de faire plaisir à son enfant... Il a sorti un couteau de sa poche. Ça a été désamorcé très rapidement. Il s'est excusé. Il a compris que son geste était démesuré. Je lui ai fait rapidement un dessin."

"Je suis dans ma période Michel Drucker!"

Quand Zep repense aux nombres de dessins qu'il a dû faire au cours de carrière, le dessinateur se réjouit "d'avoir créé un personnage aussi simple à dessiner": "Si j'avais créé Blueberry et que j'avais dû le dessiner 100.000 fois en dédicaces, je me serais déjà ouvert les veines." Il est aussi content que la Titeufmania ait un peu disparu ces dernières années. "Les dédicaces sont devenues très calmes. Je suis dans ma période Michel Drucker!"

Titeuf, quant à lui, n'est pas encore dans sa période Michel Drucker. Un nouvel album de gags est prévu pour la rentrée 2023. Plus actif que jamais, Zep écrit également une comédie musicale autour des chansons de Henri Dès avec le Cirque du Soleil et une série pour la télévision - tout en supervisant un livre d'entretiens qui paraîtra bientôt chez Rue de Sèvres.

Alors que le monde de la BD attend des nouvelles de la reprise de Gaston, Zep est très clair: les aventures de Titeuf ne se poursuivront pas après sa mort. "L'idée serait de proposer une charte que les auteurs pourraient signer de leur vivant pour dire ce qu'ils veulent. Car c'est un vrai problème: souvent les gens ne disent rien et après ce sont des casse-têtes monstrueux pour leurs enfants et les éditeurs." Une bonne idée en attendant de fêter le demi-siècle de Titeuf.

Article original publié sur BFMTV.com