Yannick Noah dans La Face Katché : une raquette contre le racisme

Laetitia Reboulleau
·9 min de lecture

Sportif, artiste, humanitaire... Au fil des années, Yannick Noah a multiplié les casquettes, remportant du succès dans chaque domaine qu'il a touché. Mais sa vie a également été marquée par un triste fil rouge : celui du racisme. De ses débuts sous le surnom "Bamboul" au mouvement Black Lives Matter, il s'est confié sans tabou dans La Face Katché.

Yannick Noah fait partie des visages de la France. Originaire de Sedan en France, Franco-Camerounais, il s'est d'abord illustré comme aucun de ses compatriotes avant lui sur la terre battue des terrains de tennis. Joueur puis entraîneur, mais aussi chanteur, homme engagé dans l'humanitaire, il a connu un parcours peu commun qu'il a raconté à Manu Katché dans l'émission La Face Katché.

"Je suis né à Sedan, et en 1962, on est rentrés au Cameroun. On habitait en brousse, on allait chercher l'eau à la rivière, on n'avait pas l'électricité. On était avec des lampes à pétrole à la maison. Et mon premier choc, c'est quand je suis venu en France. J'avais 12 ans, c'était en 1972, et je me souviens très bien de ce voyage-là", explique-t-il.

Destination : la France et le tennis

Ce voyage, Yannick Noah l'a entrepris seul, à 6000 km de sa famille, pour pouvoir pratiquer ce qu'il faisait de mieux : jouer au tennis. "C'était très difficile à vivre parce que je suis arrivé avec un billet aller, Yaoundé-Marseille. J'ai pris mon avion tout seul, je suis arrivé à Marseille et je suis allé de Marignane à la gare Saint-Charles en bus. De là, j'ai pris le train pour Nice, et je suis allé au lycée à pied. Je pense que j'ai pleuré tout le voyage, parce que d'un seul coup, c'était une réalité. Au début je me disais ‘Je vais aller jouer, je serai peinard, mes parents ne seront pas là, je vais faire ce que je vais vouloir’. Mais tout de suite, je me suis pris ça dans la face. Et rapidement, j'ai réalisé que je le faisais pour moi. C'était pas pour papa ou maman mais pour moi : c'est ma vie, là. Je savais que j'avais mon destin entre les mains."

Plus personne pour signer ses carnets de correspondance, mais aussi personne pour réellement le défendre, dans l'internat où il résidait. "À 12 ans, j'étais assez précoce, donc quand je suis arrivé en sport-études, les autres avaient 14 ou 15 ans (...) Il y avait beaucoup de bizutages." Des bizutages parfois difficiles à vivre : "Quand t'es un gamin seul, que tes parents sont à l'autre bout du monde à 6000 km, que tu n'as pas le téléphone et que t'as six mecs qui te tiennent et que t'es à poil... À 12 ans, j'ai pas de poils sur la b*te. Tu vois qu'ils sont là, qu'ils te vident ton tube de dentifrice sur la tête, c'est humiliant. J'étais le plus petit, je ne pouvais pas lutter." Pourtant, le sportif se raccrochait à une idée : prendre sa revanche, raquette à la main : "Dans la tête et le cœur de ce môme que j'étais, il y avait toujours ce truc qui disait : ‘Vous allez voir. Pour l'instant, je suis le petit, mais un jour je vous aurai.’ C'était avec ma raquette que j'allais exister, j'allais vous répondre avec ma raquette."

Confronté au racisme dès son plus jeune âge

Pendant son enfance au Cameroun, Yannick Noah l'affirme, il ne ressentait pas vraiment sa différence, en dépit de sa peau "café au lait". "Quand je suis arrivé en France, je suis devenu ‘Black’", raconte-t-il. "Mon premier surnom, ça a été Bamboul." Un surnom qu'il n'a pas pris comme une critique, comme une insulte. D'ailleurs, il l'affirme : "C'était naturellement bienveillant de la part de mes copains. Ce n'était pas agressif. Et dans le lycée – j'étais à Nice au Parc Impérial, donc il devait y avoir 2 000 gamins – on était deux, quoi. Et rapidement, cette différence-là m'a plu. Ça me plaisait d'être différent, et c'était comme un challenge."

Pour lui : "Il n'y a pas 36 solutions. Ou ton problème ça devient une opportunité et tu apprends vite, ou alors tu tombes, tu t'écrases et tu deviens normal ou médiocre. Moi, je l'ai pris comme une opportunité." Et pour tenir cet objectif, le jeune sportif s'est entraîné sans relâche. "Je me réveillais à 6h30, je courais sur le court et je faisais une demi-heure de services tout seul. Et quand on avait fini le footing avec les gars le soir, j'attendais qu'ils aillent se doucher et quand ils étaient douchés, je repartais en faire un une petite heure tout seul. Le week-end, ils se barraient tous donc j'étais tout seul dans la pension, moi je pouvais me faire quatre ou cinq heures d'entraînement. Par semaine, en fait, je me faisais à peu près entre 12 et 15h de plus qu'eux d'entraînement. Et là, je prenais de l'avance et je progressais très vite. Je voyais ma progression, et je me disais : ‘Vous allez voir le petit Bamboul’."

Les victoires et le racisme ambiant

Très vite, l'abnégation du tennisman a payé. Les premières victoires arrivent, il se fait un nom, pour la France comme pour le Cameroun. Dans les yeux de ses pairs, il n'est plus "Bamboul", il est Yannick Noah. Mais en dépit de sa renommée, le racisme, lui, n'a pas disparu. "Le racisme, ça existe, c'est une réalité. C'est-à-dire que je n'étais pas dans une bulle. Je n'étais pas en train de vivre une vie parallèle. J'ai toujours été en contact avec la vraie vie, parce que j'ai grandi en Afrique. J'ai été devant des chauffeurs dans certains endroits aux États-Unis qui ne voulaient pas me ramener à l'hôtel. J'ai vécu tout ça. Mais ma réaction, c'était : ‘Ah ok... Il faut que j'y retourne’." Avec une volonté, toujours la même : faire ses preuves.

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"Il faut que j'assure parce que je représente autre chose que moi. Quand je jouais, je savais qu'il y avait des gens en Afrique et au Cameroun qui écoutaient les matchs à la radio. C'est fort ! On joue pour les gens. Et quand on joue dans un pays étranger, qu'on voit les gens, qu'on ressent cette vibration... C'est puissant. Mon premier tournois, j'ai joué en Afrique du Sud, il y avait l'apartheid, donc c'est puissant. C'est puissant quand je rentre sur le court, et que je vois la cage avec les gens, les ‘Blacks’, et que le stade est vide parce que les Blancs, ça ne les intéressait pas. Tout d'un coup je dis : ‘Mince, je suis noir, quoi.’ Bien sûr qu'à ces moments-là, je me dis : ‘Reste digne. Tiens-toi droit. C'est comme ça que tu leur fais mal, c'est en gagnant les matchs’."

"Vous avez opté pour la nationalité française. Par pitié, nous vous le demandons, coupez les crottes que vous avez sur la tête. C'est beau au Cameroun, mais pas ici. Il faut choisir et s'y tenir. Sans rancune." Voilà le genre de messages que recevait Yannick Noah. Aveuglées par leur racisme, certaines personnes refusaient de croire en ses capacités : "Quelques semaines avant mon heure de gloire à Roland-Garros, je joue un tournoi à Hambourg. Et il y a une interview avant le tournois, où je dis : ‘Je peux gagner Roland-Garros’. Et j'ai reçu un courrier d'un gars qui m'écrit : “Sale négro, un peu de modestie. Tu seras battu au premier tour”." Mauvais prédiction.

Mais les commentaires n'en sont pas moins difficiles à vivre : "Quand je lis ou j'entends ‘Rentre chez toi’... Je sais pas mec, je suis né ici, je suis chez moi. J'ai fait chanter la Marseillaise plus que vous tous réunis. Moi je l'ai chantée en ‘winner’, avec des équipes de France, avec des stades. Des coqs, et fiers de ça. Je suis fier de gagner la coupe Davis, et d'avoir le stade qui chante Saga Africa. Alors là, c'est bon. Là, tu n'as pas besoin de long discours."

L'importance du mouvement Black Lives Matter

Dans une analyse aussi triste que réaliste, l’ancien champion l'affirme : "Des phénomènes comme Black Lives Matter, ça existe depuis toujours (...) Mon côté noir, il me fait plus morfler, que mon côté blanc. Parce que ouais, c'est le Noir qui est avec le genou sur lui. C'est toujours le Noir. Mais ça, c'est le combat de ma vie : ‘Prends les coups, encaisse. Ce n'est pas la peine de te venger, mais montre que tu peux y arriver.’ Et oui, c'est dur, forcément, parce que dans la course, il part d'un peu plus loin, le ‘Black’. Ça changera. Mais en attendant, on est aujourd'hui, il faut lutter. Et si c'est avec ta raquette, tu luttes avec ta raquette."

En attendant que les choses ne changent, cette discussion sur le racisme, il l'a avec ses enfants, qui sont très différents les uns des autres. "C'est assez étonnant, parce que quand bien même ils y ont passé très peu de temps, quand je parle avec Joakim, souvent, on parle avec l'accent du pays. On n'a pas besoin de parler du racisme : on le voit, on le vit, on le sent, on l'anticipe. Avec mon dernier, Jo, c'est différent. Il est blond aux yeux bleus. C'est celui de tous mes enfants qui parle le plus souvent de racisme. Parce qu'en fait, Jo, il se retrouve dans des situations où les gens ne savent pas qu'il a du sang ‘black’. Et du coup, là, les langues se délient et il s'énerve. Et lui, il choisit ses potes en fonction de ça. Ils doivent être tolérants, ils doivent comprendre. C'est juste impossible pour lui, il ne peut pas faire de compromis."

Mais la lutte qui s'intensifie est un phénomène qui le touche : "Quand tu réalises qu'il y a des milliers de personnes qui réagissent au fait qu'il y ait des injustices, et qui vont manifester avec Black Lives Matter, c'est fort, ça. Et c'est comme ça qu'on va s'en sortir. Je pense que pour être entendu, il ne faut pas parler fort. Il faut que ça soit pacifique. C'est là qu'on est vraiment entendu."

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