Yémen : traqués, emprisonnés, déplacés, la vie impossible des réfugiés éthiopiens

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Dans la nuit du 11 au 12 avril 2021, une embarcation clandestine a fait naufrage aux larges des côtes djiboutiennes faisant, 50 victimes. À son bord se trouvait une majorité de réfugiés éthiopiens, qui fuyaient le Yémen et souhaitaient retrouver leur pays d’origine où les attend pourtant aussi une dure réalité. Les associations locales rapportent que des centaines de personnes prennent tous les jours le chemin du retour, leur quotidien étant devenu invivable dans ce territoire voisin en guerre.

Ces derniers mois, les actes hostiles à l’encontre des réfugiés et des migrants éthiopiens se sont largement multipliés au Yémen. Ils visent principalement les Oromos, une ethnie marginalisée dans son pays d’origine. Cette situation les poussent à prendre à nouveau les routes extrêmement périlleuses de la mer Rouge et du Golfe d’Aden, cette fois-ci dans l’autre direction, pour retrouver l’Éthiopie.

Depuis le déclenchement de la guerre en 2014, les conditions de vie des migrants et des demandeurs d’asile éthiopiens, victimes de la cupidité des milices et de la haine des autorités, se sont largement détériorées au Yémen. Celles-ci ont récemment pris une tournure encore plus dramatique. Le 7 mars 2021, un centre de rétention de migrants à Sanaa, ville sous le contrôle des Houthis, où étaient enfermées près de 2 000 personnes, selon les associations locales, en grande majorité des Oromos, a été incendié après que des échauffourées ont éclaté avec les gardes. Ce centre dépendait du Service des Passeports, de la Nationalité et de l’Immigration yéménite.

Malgré la situation sécuritaire et les difficultés de déplacement liées à la crise sanitaire, des dizaines de milliers de migrants de la Corne d’Afrique continuent à arriver au Yémen. Il reste le seul des pays de la Péninsule arabique à être signataire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et de ses protocoles. Souvent inconscients de la conjoncture sur place, les arrivants pensent y trouver un asile politique ou pouvoir rejoindre l’Arabie saoudite voisine où leur est promis un avenir meilleur par les passeurs. Selon l’organisation internationale pour les migrations (OIM), ils étaient 37 000 en 2020 à partir, contre 138 000 en 2019.

“Les Oromos n’osent même plus sortir de chez eux”

Notre Observatrice, Arafat Jibril Barki, est éthiopienne. Elle est avocate et présidente de l’association Oromo Human Rights Organization. Elle était chargée du suivi des prisonniers dans les centres de rétention, mais elle a été contrainte de quitter le Yémen en mars 2021 après avoir reçu des menaces des milices houthies. Elle décrit une véritable chasse à l’homme.

Ces derniers jours, les Oromos n’osent même plus sortir de chez eux à Sanaa. Les milices houthies capturent tous les migrants et les réfugiés qu’ils repèrent dans les rues et en font des prisonniers en vue de leur soutirer de l’argent et de les exploiter au combat. Ils sont ensuite parqués dans des centres surpeuplés où les conditions sanitaires sont ignobles et où la majorité sont privés de couchages. Les personnes arrêtées à l’intérieur de Sanaa doivent payer une rançon de 70 000 riyals yéménites (232 euros) pour être libérées et celles qui ont été trouvées à l’extérieur de la ville 150 000 riyals yéménites (498 euros). Ceux qui ne peuvent pas payer sont enrôlés de force dans les brigades des milices et envoyés au front.

Les réfugiés éthiopiens qui se trouvaient dans le centre incendié avaient refusé de céder à ce chantage et demandé à être rapatriés. Ils avaient alors débuté une grève de la faim le 7 mars. C’est lorsque les gardes ont voulu les faire manger de force que la tension est montée. Ces derniers ont alors lancé deux bombes de gaz lacrymogène dans un hangar clos où se trouvaient près de 500 détenus, puis deux bombes incendiaires qui ont provoqué le feu.

Les autorités houthies rapportent officiellement que 44 victimes ont péri lors de ce drame. Les associations locales, Oromo Human Rights Watch et SAM avancent de leur côté le chiffre de 450 morts et de plus de 1 000 blessés. L’association SAM qui lutte pour la défense des droits humains au Moyen-Orient accuse les Houthis d’avoir enterrer des cadavres en cachette.

Sur les images prises par des témoins présents lors de l’incendie, que la rédaction des Observateurs a pu consulter, plusieurs dizaines de corps calcinés gisaient sur le sol du hangar.

À Sanaa, la situation ne semble pas s’être apaisée depuis. Le 20 avril 2021, plus de 700 demandeurs d’asile oromos ont été à nouveau emmenés et enfermés par les milices houthies dans le centre incendié, selon des médias et des associations locales.

Les autorités ont tout fait pour enterrer l’affaire. L’accès aux urgences où avaient été transportés les survivants de l’incendie a été bloqué aux ONG présentes sur place et le personnel d’entretien de l’hôpital dont la majorité sont des Oromos ont été priés de rentrer chez eux. Les quelques rescapés du centre ont été payés et menacés pour ne pas ébruiter ce qui s’était passé. Leurs téléphones ont également été confisqués. À l’aube, ils ont été transportés dans des bus en dehors de la zone contrôlée par les Houthis, aux abords d’Aden (nord), en plein milieu des montagnes

"Les milices préfèrent se débarrasser des migrants"

Ces transferts forcés des territoires du nord (sous le contrôle des sécessionnistes houthis) vers le sud (sous le contrôle du gouvernement central) sont devenus une pratique courante chez les Houthis, surtout depuis le début de la crise sanitaire. L’OIM rapporte qu’en 2020, 15 000 migrants ont été déplacés de la sorte sous la contrainte.

Il arrive parfois qu’au lieu d’enrôler de force les migrants qui refusent de participer à la guerre, les milices décident de les déplacer en dehors de leur zone d’influence. Parfois, même les prisonniers qui acceptent de payer les rançons demandées sont transportés de force, car les milices considèrent qu’ils ne leur sont plus d’aucune utilité, ils préfèrent donc s’en débarrasser.

Au lendemain de l’incendie, le 8 mars 2021, plusieurs migrants et demandeurs d’asile ont organisé un sit-in devant le bureau de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés à Sanaa. Ce rassemblement qui a duré jusqu’au 2 avril a ensuite été violemment évacué par les autorités houthies qui ont eu recours à des bombes lacrymogènes, ainsi qu’à des tirs à balles réelles selon notre Observatrice.

Des centaines de personnes ont été arrêtées. Certains ont été transportés au nord dans la ville de Dhamar où les milices houthies ont pu prendre leurs empreintes avant de leur interdire de revenir à Sanaa. D’autres manifestants sont toujours portés disparus depuis cette date. Nous ignorons où ils ont été emmenés. Certains enfants se sont retrouvés seuls sans leurs parents. Leurs mères ont été kidnappées, alors qu’elles avaient simplement quitté leurs domiciles pour apporter de la nourriture à leurs maris qui participaient au sit-in. Les Houthis cherchent à se débarrasser de tous les migrants qui risqueraient d’attirer l’attention sur les mauvais traitements qu’ils subissent dans la région de Sanaa.

À Aden, des migrants qui vivent dans l'insalubrité

Si la situation s’est particulièrement dégradée dans le nord du pays, le traitement des réfugiés dans les zones contrôlés par le gouvernement central yéménite appuyée par l’Arabie Saoudite n’est guère meilleur. En 2018, Human Rights Watch a révélé dans un rapport que les officiels à Aden avaient torturé, violé et exécuté des migrants et des demandeurs d'asile venus de la Corne d’Afrique dans un centre de rétention de la ville d’Aden.

Sur ces images postées en avril 2019, on peut également voir les conditions dans lesquels sont détenus les migrants dans des camps à Aden. La situation économique alarmante au Yémen, menacé par une famine généralisée, les empêche de trouver du travail dans les foyers yéménites comme cela était le cas avant la guerre.

Au-delà des exactions des différents camps qui s’affrontent au Yémen, les migrants et les réfugiés oromos sont aussi les cibles du racisme des habitants.

“Les autorités les accusent aussi d’être des délinquants et de semer le désordre”

Tawfik Alhamidi, président de l’association SAM dénonce une propagande d’État à l’encontre des migrants de la Corne d’Afrique.

Depuis le début de la crise sanitaire, les autorités yéménites ont tenté de rendre les migrants africains responsables de la propagation du virus en prétextant qu’un des premiers cas de Covid-19 a été diagnostiqué chez un migrant somalien. Les autorités les accusent aussi d’être des délinquants et de semer le désordre. Petit à petit, les habitants sont devenus plus méfiants. Ça a beaucoup alimenté le racisme chez une partie de la population yéménite. Certains propriétaires refusent désormais de les loger.

La situation est telle que plus de 11 000 migrants ont choisi de repartir au risque de leur vie dans des embarcations clandestines vers leurs pays d’origine depuis mai 2020 selon l’OIM. Notre Observatrice Arafat Jibril Barki rappelle que cette décision est souvent vécue comme une grande souffrance par les populations concernées.

Les Oromos sont un peuple persécuté. Pour eux, le retour en Éthiopie est un ultime recours. Aujourd’hui, ils ne peuvent plus vivre au Yémen, et ils ne peuvent plus partir en Arabie saoudite. Sinon ils n’auraient jamais envisagé un tel voyage.