Xinjiang : Le « rêve chinois » devenu le cauchemar des Ouïghours

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Le « rêve chinois » de Xi Jinping passe par le Xinjiang. Grande comme trois fois la France et riche en ressources naturelles, la région autonome est un carrefour crucial sur les « Nouvelles routes de la soie » chères au président chinois. Pour réaliser son projet prometteur de croissance économique, Pékin n’hésite pas à persécuter de façon systématique et impitoyable la minorité ethnique des Ouïghours sur leurs terres ancestrales.

« Xinjiang » est le nom chinois de cette région aux confins de l’Asie centrale, qui signifie « nouvelle frontière » en mandarin. Les quelque 11 millions de Ouïghours qui y vivent l’appellent, eux, le « Turkestan oriental », du nom de la petite république qu’ils avaient tentée de fonder par deux fois, en 1933 l’espace d’une année, puis en 1944. Cette seconde tentative d’établir une république indépendante ne durera que cinq ans. En 1949, les troupes communistes de Mao Zedong en prennent le contrôle par les armes. Six ans plus tard, en 1955, le Turkestan oriental devient la « région autonome ouïghoure du Xinjiang ».

C’est la fin du rêve d’indépendance et le début d’un long calvaire pour les Ouïghours, rythmé par la colonisation et la répression. La minorité turcophone et musulmane, l’une des 56 minorités ethniques reconnues en Chine, subira une marginalisation à marche forcée.

Pour siniser la région, Pékin envoie des colons appartenant à l’ethnie chinoise majoritaire des Hans, qui forment aujourd’hui plus de 42% de la population locale, soit sept fois plus que dans les années 1950. Dans le même temps, le nombre des Ouïghours décline. Ils ne représentent actuellement plus que 45% de la population, quasiment moitié moins qu’en 1953. Avec les autres ethnies, des Kazakhs, des Kirghizes, des Mongols, des Tadjiks et des Ouzbeks, 25 millions d’habitants vivent aujourd’hui dans la région autonome du Xinjiang.

Des émeutes en 2009 déclenchent un tour de vis sécuritaire

Face aux politiques du régime communiste qui visent à les assimiler, les Ouïghours et les autres minorités turciques tentent de résister contre la domination chinoise, en vain. Les choses s’enveniment davantage en 2009, lorsque des violences éclatent à Urumqi, la capitale de la région. Des milliers de Ouïghours et de Hans se livrent des combats de rue sanglants qui font près de 200 morts. Ces émeutes interethniques marqueront le début d’un tour de vis violent, suivi par une vague d’attentats qui font voler en éclat « l’harmonie entre les ethnies », tant mise en avant pendant des décennies par la propagande de Pékin.

Deux attentats, perpétrés selon un mode opératoire jihadiste, frappent les esprits : en octobre 2013, une voiture fonce dans une foule sur la place Tiananmen au cœur de Pékin, faisant cinq morts. Un an plus tard, une attaque à l’arme blanche à la gare de Kunming fait 31 victimes. Xi Jinping, arrivé au pouvoir en 2012, promet alors de « frapper fort les ennemis du régime » et déclare la guerre aux trois maux qui minent, selon lui, la région autonome, « le séparatisme, le terrorisme et l’extrémisme ».

Ce tour de vis se durcira encore d’un cran en 2016, lorsque le tout puissant secrétaire général du parti communiste et président chinois nomme à la tête de la région autonome Chen Quanguo. Xi lui donne carte blanche pour « lutter sans merci contre le terrorisme ». Le numéro un chinois compte sur son fidèle lieutenant pour mettre fin à l’instabilité dans cette région stratégique, devenue une pièce maitresse des « Nouvelles routes de la soie » lancées en 2013. Jusque-là secrétaire du parti communiste au Tibet, Chen appliquera au Xinjiang ce qu’il a déjà testé sur le toit du monde : après les Tibétains, c’est au tour des Ouïghours de subir une politique féroce visant à anéantir leur identité, leur histoire et leur culture dans le but « d’éradiquer le virus de l’islamisme ». Les fonctionnaires dans le Xinjiang reçoivent l’ordre de « briser leurs lignées, briser leurs racines, briser leurs liens et briser leurs origines », selon une note secrète du Parti communiste révélée par le New York Times (en anglais).

Des outils high-tech, comme la reconnaissance faciale ou encore des QR codes apposés sur les maisons dans lesquelles vivent des Ouïghours, sont alors mis au service d’une surveillance massive. Même chez eux, ils n’échappent pas aux yeux vigilants des autorités : dans le cadre de la campagne appelée « devenir famille », des dizaines de milliers de fonctionnaires de la majorité Han s’invitent dans les foyers ouïghours pour les inciter à manger du porc et boire de l’alcool.

Des camps d’internement pour « déradicaliser » les Ouïghours

C’est sous les ordres du nouvel homme fort du Xinjiang, Chen Quanguo, que la Chine construit des centaines de camps de rééducation à partir de 2017. Dans un premier temps, les autorités nient l’existence de ces camps sécurisés par des barbelés et des tours de gardes. Mais en octobre 2018, elles finissent par admettre que des « centres de formation » accueillent des membres de la minorité des Ouïghours dans le cadre d’une politique de « déradicalisation ».

L’anthropologue allemand Adrien Zenz, qui étudie des milliers de documents internes du parti communiste, estime que le réseau concentrationnaire bâti par la Chine compte entre 1 300 et 1 400 camps dans lesquels sont ou ont été internés plus d’un million de personnes, Ouïghours mais aussi Kazakhs, soumis à un endoctrinement forcé sans savoir pourquoi, ni pour combien de temps.

Des récits glaçants comme celui de Gulbahar Jalilova, citoyenne kazakhe d’origine ouïghoure qui a passé 15 mois dans la cellule étroite d’un camp avec 40 autres femmes à Urumqi, témoignent des humiliations et du lavage de cerveau subis au quotidien : « Toute la journée, nous devions rester assises tournées face aux toilettes, pendant que les caméras installées aux quatre coins de la pièce nous surveillaient, même quand on allait aux toilettes, explique-t-elle dans une interview à RFI. Avant chaque repas, on nous obligeait de chanter cinq chants patriotiques, sinon on ne recevait rien à manger. »

Une chute des naissances drastique après les stérilisations forcées

En juin 2020, le chercheur Adrien Zenz, dans une étude pour le think tank américain Jamestown Foundation (en anglais), révèle que la politique répressive ne s’arrête pas aux internements extrajudiciaires. En parallèle, Pékin mène une stratégie étatique d’« entrave des naissances » à l’encontre des Ouïghours. Statistiques officielles à l’appui, l’anthropologue apporte la preuve que la natalité baisse de façon drastique depuis 2017. À la suite des campagnes de contraceptions, stérilisations et avortements forcés, le Xinjiang enregistre 24% de naissances en moins en 2019. Dans deux préfectures où les Ouïghours sont largement majoritaires, ce taux atteint même 84% entre 2015 et 2018, une chute sans précédent qui s’est encore accentuée depuis. Adrien Zenz y voit un « lent génocide » dans le but d’« optimiser » la population locale.

La même année, une autre étude démontre qu’un demi-million d’habitants du Xinjiang issus des minorités ethniques sont forcés de travailler dans les champs de coton, dont la Chine est le premier producteur mondial. Un an plus tard, l’ONG Amnesty International révèle qu’un vaste réseau d’orphelinats accueille plus de 800 000 enfants, séparés de leurs parents pour suivre des programmes d’éducation exclusivement en mandarin. Cette volonté d’éradiquer la culture et l’identité de la minorité ouïghoure se manifeste également dans la destruction systématique de sites religieux. Le centre de recherche Australien Strategic Policy Institut (ASPI) estime que près de 16 000 mosquées, soit 65% du total, ont été détruites ou endommagées (en anglais) depuis 2017.

Washington dénonce un « génocide » au Xinjiang

L’accumulation des révélations et des témoignages sur la politique totalitaire mise en œuvre par la Chine finit par alerter l’opinion publique. Mike Pompeo, alors chef de la diplomatie américaine, dénonce « une tentative systématique de détruire les Ouïghours du Xinjiang ». En été 2020, les élus américains votent en faveur de sanctions qui ciblent des dirigeants communistes du Xinjiang. Des entreprises ayant profité du travail forcé sont mises sur une liste noire. En pleine guerre économique avec la Chine, Washington déclare que la deuxième puissance mondiale commet un « génocide ». Depuis, l’actuel chef de la diplomatie américaine Anthony Blinken ainsi que le président Joe Biden ont maintenu ces accusations, rejetées fermement par Pékin.

Malgré la colère de la Chine, plusieurs parlements occidentaux emboîtent le pas aux Américains. Le Canada, les Pays-Pays, la Lituanie, le Royaume-Uni, la République tchèque et la Belgique votent des résolutions dans ce sens. Le 20 janvier 2022, quelques jours avant l’ouverture des Jeux olympiques, les députés français - sous la pression d’un mouvement citoyen fort - adoptent eux aussi à la quasi-unanimité un texte à l’Assemblée nationale qui « reconnaît officiellement les violences perpétrées par les autorités de la République populaire de Chine à l'encontre des Ouïghours comme constitutives de crimes contre l'humanité et d'un génocide », et les « condamne ».

Même s’il s’agit de textes non contraignants et que le dossier a peu de chances d’être jugé devant la Cour pénale internationale (CPI) dont la Chine n’est pas membre, les dégâts pour l’image déjà détériorée du pays de Xi Jinping sont énormes. D’autant que la pression internationale risque de s’accentuer dans les mois à venir. L’Union européenne, qui a déjà sanctionné plusieurs personnalités chinoises, prépare actuellement un texte interdisant l’importation de produits issus du travail forcé, ce qui pourrait concerner aussi des produits chinois issus de l’esclavage des Ouïghours.

Les choses bougent aussi du côté des Nations unies. Michelle Bachelet, la Haute commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme, qui demande depuis des années à Pékin un « accès significatif et sans entrave» au Xinjiang, doit finalement s’y rendre dans les mois à venir. Human Rights Watch et Amnesty International, signataires d’une lettre ouverte avec près de 200 autres organisations de défense des droits de l’Homme, veulent aller plus loin : elles exigent que l’ONU publie son rapport sur les violations des droits de l’Homme au Xinjiang, promis de longue date, « sans délai ».

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