Sommes-nous vraiment de plus en plus mauvais en français ?

Dit-on "avoir à faire" ou "avoir affaire"? S'il a des chaussures marron au singulier, ses chaussettes sont-elles roses au pluriel? Et pourquoi va-t-on chez le coiffeur ou au salon de coiffure mais pas au coiffeur? Le français regorge de règles et de subtilités. Sans compter les nombreuses exceptions qui viennent semer un peu plus la confusion. Les études l'assurent: les jeunes Français sont de plus en plus mauvais avec la langue de Molière.

Le Club des cinq sans passé simple

Selon le programme de recherche Pirls, qui évalue la compréhension de l'écrit des élèves de CM1, le niveau des petits Français ne cesse de baisser. Il se situe même en deçà de la moyenne des Européens. Pas mieux avec Pisa, l'évaluation de l'OCDE: la France ne se hisse qu'à la 19e place en lecture.

Illustration de cette tendance: la saga de littérature jeunesse Le Club des cinq a connu en 2014 une nouvelle édition. Disparition du passé simple au profit du présent, suppression du vocabulaire désuet: L'Obs pointait une progressive simplification de ces romans d'aventure dont les éditions successives se seraient "édulcorées" au cours des années.

Ce que confirme le ministère de l'Éducation nationale: "Les élèves (…) ont de moins bons résultats en orthographe que (ceux, NDLR) évalués en 1987 et 2007", pointe-t-il. "La baisse des résultats constatée entre 1987 et 2007 n'a ainsi pas été enrayée."

Sept erreurs de plus qu'il y a trente ans

Principale source de difficultés: l'orthographe grammaticale, comme les règles d'accord entre le sujet et le verbe, les accords dans le groupe nominal ou encore les accords du participe passé.

"La diminution des performances en orthographe est un phénomène général ; elle concerne l'ensemble des élèves, quel que soit leur sexe, leur âge ou leur environnement social. Elle touche aussi tous les secteurs de scolarisation (public, privé et éducation prioritaire)", selon un rapport de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance.

Un exemple: sur une courte dictée, les élèves de CM2 d'aujourd'hui font sept erreurs de plus que ceux d'il y a trente ans. Entre 1987 et 2015, le conseil national d'évaluation du système scolaire (Cnesco) a ainsi dénombré quatre fois moins d'élèves qui réalisent peu de fautes, contre quatre fois plus qui en commettent beaucoup.

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Des fautes source de discrimination

Face à cette baisse du niveau en langue française, Viviane Youx, présidente de l'Association française pour l'enseignement du français, appelle à y consacrer davantage d'heures à l'école.

"Ce qui paie, c'est d'entraîner les élèves à jouer avec la langue, témoigne-t-elle pour BFMTV.com. Apprendre les règles par cœur est une chose, savoir les appliquer en est une autre. Cela demande du temps et nécessite une hypervigilance de tous."

Car pour ceux qui ne maîtrisent pas les subtilités de la langue, le risque d'être discriminé est réel, notamment dans le cadre professionnel. Selon un sondage OpinionWay mené auprès de plus de 200 DRH, un directeur ou une directrice des ressources humaines sur deux écarte le CV d'un ou d'une candidate s'il est truffé de fautes.

Textos, mails, réseaux sociaux

Bien qu'aucune évaluation d'envergure n'ait été réalisée sur les populations adultes, le sociologue Pierre Merle, professeur d'université à l'institut national supérieur du professorat et de l'éducation de Bretagne, remarque que cette baisse de niveau concerne également les publics plus âgés. "Même mes étudiants de licence ou Master 1 ont de grosses lacunes orthographiques, confie-t-il à BFMTV.com. Si cette baisse de niveau est documentée, nous n'avons que des hypothèses pour l'expliquer, notamment le déclin de la lecture."

Pourtant, l'écrit semble au cœur des relations humaines et professionnelles du 21e siècle: textos, mails, réseaux sociaux… Que nenni, balaie Marie Duru-Bellat, sociologue de l'éducation et professeure émérite à Sciences Po Paris. Elle dénonce un changement d'attitude et une certaine "désinvolture" vis-à-vis de l'orthographe alors que l'écriture abrégée, les émoticones et émojis se sont imposés dans les échanges.

"Nous sommes de moins en moins dans une culture de l'écrit, dénonce-t-elle pour BFMTV.com. Son rôle s'est effacé alors que l'offre culturelle s'est diversifiée."

Une nouvelle grammaire?

Une analyse que partage Pierre Merle, auteur de Polémiques et fake news scolaire. La production de l'ignorance. "Les collégiens peuvent écrire jusqu'à 300 textos par jour. Tous ces échanges se font avec une grammaire simplifiée qu'ils maîtrisent beaucoup plus vite et un vocabulaire particulier dans une logique concurrente de celle de l'école. Je ne sais pas si la langue s'appauvrit, mais ce qui est certain c'est qu'elle se transforme."

Mais si les élèves d'aujourd'hui sont moins bons que ceux d'hier en langue française, Marie Duru-Bella assure qu'ils accèdent cependant à des connaissances que leurs aînés n'abordaient pas: matières scientifiques et artistiques, langues vivantes, éducation à la sexualité, à la nutrition ou encore à la sécurité routière…

"En France, on accorde beaucoup d'importance à l'orthographe, comme cela a longtemps été le cas avec l'accent au Royaume-Uni, poursuit Marie Duru-Bellat. On polarise le niveau des élèves sur leur niveau en langue française, c'est un vieux débat. Mais ils ont par exemple plus de notions d'économies que par le passé. En réalité, il y a des domaines où ils sont bien meilleurs."

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