Vote par anticipation: tollé des oppositions après l'amendement surprise de l'exécutif

Véronique MARTINACHE
·4 min de lecture

L'amendement déposé par le gouvernement au Sénat pour permettre le vote par anticipation pour l'élection présidentielle de 2022 a provoqué un tollé dans l'opposition, bien au-delà de la chambre haute, qui devrait le stopper net jeudi dans l'hémicycle.

L'amendement prévoit que les électeurs peuvent demander à voter de manière anticipée "dans l'un des bureaux ouverts à cette fin", parmi une liste de communes arrêtée par le ministre de l'Intérieur. Le vote anticipé, une première en France, aurait lieu à une date fixée par décret, durant la semaine précédant le scrutin, et serait effectuée sur une machine à voter.

Les sénateurs, majoritairement de droite, ont déjà rejeté largement, mercredi en commission, le texte qui sera soumis jeudi au vote du Sénat, dominé par l'opposition de droite.

"L'exécutif ne peut traiter le Parlement de la sorte. Je pense que les sénateurs ne voteront pas cet amendement de +coin de table+", s'est ému le président LR du Sénat, Gérard Larcher, regrettant mercredi soir dans le Figaro n'avoir été "ni informé ni consulté sur cette proposition".

Au-delà du Palais du Luxembourg, la vague d'indignation a envahi toute la sphère politique, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

"Ils n'ont pas le temps d'instaurer la proportionnelle, mais ils ont le temps de magouiller un vote anticipé. Pour nous, c'est hors de question !", a tweeté la présidente du Rassemblement national, donnée au second tour face à Emmanuel Macron en 2022, selon les sondages.

Le chef de file des Insoumis y voit "une onde malfaisante (qui) passe sur la démocratie", soulignant qu'"aux USA on en est venu aux mains", en référence à l'assaut meurtrier du Capitole pour contester la défaite de Donald Trump à la présidentielle américaine. Le vote anticipé, déjà pratiqué dans plusieurs pays européens, y avait atteint un niveau record, en pleine pandémie du Covid-19.

"Je ne veux pas d'une élection à l'américaine. Imaginons qu'il se passe quelque chose de tragique dans les jours qui précèdent l'élection", a souligné le patron des députés LR Damien Abad sur radio J.

L'Association des maires de France (AMF) a, elle, jugé l'initiative "inacceptable", déplorant une absence totale de concertation.

Instaurer un vote par anticipation permettrait de "faire baisser l'abstention", mais "le gouvernement n'imposera rien" et c'est le Parlement "qui décidera" in fine, a assuré le patron des députés LREM Christophe Castaner.

Emmanuel Macron a pris, en 2017, "l'engagement de donner le plus de possibilités de participer au scrutin aux Français", a abondé le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal.

L'amendement du gouvernement a été déposé mardi sur un projet de loi technique visant à ajuster, comme il est d'usage, les modalités de la prochaine présidentielle.

L'opposition de droite est immédiatement montée au créneau.

- "Manoeuvre politicienne" -

Le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau a dénoncé "une manoeuvre politicienne". "C'est évidemment un amendement qui est décidé à l'Elysée et qui poursuit un objectif en faveur d'Emmanuel Macron", a-t-il déclaré à l'AFP.

Le sénateur LR Philippe Bas estime qu'on "ne fait pas une expérimentation sur un sujet aussi sensible que la présidentielle", jugeant qu'une telle "improvisation" risquerait de "jeter la suspicion sur la sincérité de l'élection".

Aujourd'hui, seules 66 communes sont équipées de machines à voter, un moratoire interdisant depuis 2008 aux autres communes d'en acquérir. Et la commission des Lois du Sénat rappelle que le Conseil constitutionnel a alerté à de nombreuses reprises sur les risques de fraude liés à leur utilisation.

A gauche, Eric Kerrouche (PS) juge que l'amendement du gouvernement, "structurellement défectueux", "plombe une bonne idée potentielle". Les sénateurs PS sont en effet favorables à "offrir une palette de techniques de vote" pour s'adapter à l'évolution de la société.

Le vote du Sénat signera-t-il l'arrêt de mort de l'amendement gouvernemental ? "En principe", répond Philippe Bas qui ajoute cependant que la procédure parlementaire "est pleine de ressources".

Le gouvernement pourrait notamment lever la procédure accélérée décidée sur ce texte, pour permettre une deuxième lecture à l'Assemblée nationale. "Ça porterait la signature d'une volonté de passer en force", estime M. Bas, qui espère que le gouvernement retirera l'amendement polémique avant le vote dans l'hémicycle.

vm/reb/jk/cbn