"Ils vont être la vitrine du parti": avec un large groupe à l'Assemblée, le RN face à un nouveau défi

Marine Le Pen au soir du second tour des élections législatives, dimanche 19 juin 2022, dans son fief d'Hénin-Beaumont - Denis Charlet - AFP
Marine Le Pen au soir du second tour des élections législatives, dimanche 19 juin 2022, dans son fief d'Hénin-Beaumont - Denis Charlet - AFP

Le Rassemblement national a fait rentrer 89 députés dans l'hémicycle ce dimanche. Du jamais-vu depuis les élections législatives de 1986. Peu rôdées à l'exercice de député, les troupes de Marine Le Pen vont devoir éviter certains écueils.

Notre dernier sondage les créditait de 30 à 50 sièges. Au lendemain du second tour des législatives de ce dimanche, c'est finalement 89 députés du Rassemblement national qui vont faire leur entrée dans l'hémicycle lors d'une percée historique ce dimanche. Un été parlementaire aux nuances de bleu marine qui ne s'était pas profilé depuis 1986, dernière élection où le parti lepéniste - grâce à la proportionnelle à un tour - a pu obtenir un groupe à l'Assemblée nationale.

Le RN va désormais pouvoir bénéficier de moyens financiers supplémentaires, mais également d'une exposition inédite. Avoir un groupe va permettre - notamment - aux élus lepénistes de se faire une place dans les différentes instances de l'Assemblée, de profiter d'un temps de parole plus important dans l'hémicycle ou encore de bénéficier de séances dédiées à l'examen de ses propositions de loi. Avec un contingent aussi large, le RN pourra également déposer des motions de censure ou encore saisir, s'il le souhaite, le Conseil constitutionnel sur certains des textes votés au Palais-Bourbon.

C'est un bouleversement pour les députés RN, pour qui le plus dur reste à faire: trouver leur place et être crédibles aux yeux des Françaises et des Français, après des années passées à siéger plus ou moins dans l'ombre, parmi les non-inscrits.

Gagner en crédibilité

La dernière expérience des frontistes à l'Assemblée a montré à quel point le parti avait du mal à convaincre et à rallier derrière lui. Durant les trois ans où les députés de Jean-Marie Le Pen ont siègé, aucune de leur proposition de loi (rétablissement de la peine de mort, expulsion des étrangers en infraction avec la loi, introduction de la préférence nationale pour l’emploi ou le logement, régulation de l’IVG) n'a été adoptée.

En cause? Les thèmes abordés, mais aussi leur difficulté à fédérer politiquement autour d'eux des députés d'autres groupes.

"Leur principal défi, c'est de se trouver des alliés", développe pour BFMTV.com Jean-Yves Camus, codirecteur de l'Observatoire des radicalités politiques de la fondation Jean Jaurès.

"C’est de réussir à faire entériner leurs propositions de loi par des LR, à la fois au niveau du dépôt de la proposition et au moment du vote", ajoute le politologue.

Pour ce faire, le parti devra être précis et pointu dans ses argumentaires et solide juridiquement dans la rédaction des textes. La future proposition de loi de lutte contre l'islamisme que les lepénistes ont annoncé vouloir déposer sera leur premier ballon d'essai.

Éviter les ratés du Parlement européen

Après un casting de candidats passé au crible, le Rassemblement national "se doit d'être irréprochable s'il veut être crédible aux yeux des autres forces politiques", note Jean-Yves Camus. Un dérapage, une outrance dans l'hémicycle - comme les déclarations qui ont coûté l'investiture de huit de leurs prétendants aux législatives - et les efforts du parti pour être pris au sérieux depuis quelques années pourraient rapidement s'avérer vains.

Au parlement européen, l'absentéisme et l'incohérence apparente de certains élus RN, ainsi que les affaires judiciaires, ont terni l'image du parti une fois entré dans les instances. Un manque de professionnalisme qui, à l'Assemblée, serait davantage visible aux yeux des électeurs.

Pascal Perrineau minimise toutefois la comparaison avec l'expérience européenne: "En 1986, en France, les parlementaires autour de Jean-Marie Le Pen n'étaient pas absentéistes", note le professeur à Sciences Po, auteur de La France au Front: essai sur l'avenir du Front national (Editions Fayard).

"Les élus locaux RN de l'Assemblée vont mettre un point d'honneur à être l'expression des difficultés de leurs circonscriptions. Là où, au Parlement européen, c'est différent... Les enjeux sont plus éloignés et les élus, loin de leur territoire", constate-t-il.

Au Rassemblement national on tient à rassurer: "Les députés RN travaillent sérieusement leurs dossiers et ont bien l'intention de poursuivre ainsi. Surtout avec la création d'un groupe parlementaire (à l'Assemblée, NDLR)", affirme l'eurodéputé lepéniste Jean-Paul Garraud. "Ils bénéficieront ainsi d'une infrastructure et d'un réel temps de parole. Nos concitoyens vont ainsi mieux se rendre compte de leurs actions et de leur travail", promet-il.

Si les députés RN laissent de côté dans l'hémicycle les sujets identitaires, Jean-Yves Camus estime que la formation politique limitera les risques de dérapages et gagnera en respectabilité. "En développant plutôt leur expertise autour de thèmes comme la protection de la mer sur lesquels par exemple les eurodéputés RN se sont fortement mobilisés à Bruxelles, la ruralité, le social, une certaine vision de l'écologie etc., ils seront moins pris en défaut", analyse-t-il.

Trouver sa place dans l'opposition

Face aux tribuns et aux profils issus de la société civile de LFI, dont certains sont déjà très identifiés après la campagne des législatives, comme la femme de chambre Rachel Keke (victorieuse dans la 7e circonscription du Val-de-Marne avec 51 % des suffrages exprimés), le RN va devoir se démarquer parmi les forces d'opposition.

Et ce, sans tomber dans le piège de la macronie qui cherche à renvoyer dos-à-dos ce qu'elle qualifie des "deux extrêmes". "Il faut par exemple que le RN incarne une opposition systématique au courant 'indigéniste' de LFI", note Jean-Yves Camus.

Pas le bienvenu dans les manifestations dominées par les syndicats, le parti n'arrivera pas à rivaliser avec la gauche sur le terrain de la mobilisation sociale, contre les retraites, par exemple, reconnaissent plusieurs spécialistes. "Le RN n'a pas de force de mobilisation nationale dans la rue, mais il a une vraie écoute", tempère Robert Ménard, jadis proche de Marine Le Pen.

Pour réussir, il faut que le RN "soit sur le terrain de l'expression politique et électorale des territoires qui vivent des souffrance sociales et des fractures", estime Pascal Perrineau.

"La voix des sans voix", positionnée "sur les mêmes thèmes que les gilets jaunes", poursuit-il, avant de résumer: des Jean Lassalle de l'Assemblée "mais avec moins de folklore et plus de sérieux".

"La vitrine" du parti en vue de 2027

Tournée vers les années qui viennent après ce troisième échec au second tour de l'élection présidentielle, l'obsession des cadres du RN est claire: rendre le parti présidentiable en 2027.

Selon le dernier baromètre annuel de l'image du Rassemblement national, réalisé par Kantar Public pour France Info et Le Monde, Marine Le Pen est encore vue comme "un danger pour la démocratie" par 50% des Français. Mais "notre objectif", a affirmé le président par intérim Jordan Bardella, "c'est de faire que dans cinq ans, il n'y ait plus un seul Français qui nous perçoive au travers de la caricature qu'on a trop longtemps fait de nous".

Un dessein qui va reposer en grande partie sur les épaules des parlementaires "parce qu'ils vont être la vitrine au plan national", conclut Pascal Perrineau.

Article original publié sur BFMTV.com

VIDÉO - Marine Le Pen annonce qu'elle ne "reprendra pas la présidence" du RN pour se consacrer au futur groupe parlementaire de son parti

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