Vladimir Poutine et la Seconde Guerre mondiale, une obsession au service du pouvoir

Vladimir Poutine, ici le 27 avril 2022, réécrit l'histoire de la Seconde Guerre mondiale pour montrer la puissance de la Russie auprès de la population et du monde entier. (Photo: Sputnik Photo Agency via Reuters)
Vladimir Poutine, ici le 27 avril 2022, réécrit l'histoire de la Seconde Guerre mondiale pour montrer la puissance de la Russie auprès de la population et du monde entier. (Photo: Sputnik Photo Agency via Reuters)

Vladimir Poutine, ici le 27 avril 2022, réécrit l'histoire de la Seconde Guerre mondiale pour montrer la puissance de la Russie auprès de la population et du monde entier. (Photo: Sputnik Photo Agency via Reuters)

RUSSIE - Des centaines de soldats, des blindés, des hélicoptères, et même l’“avion du jugement dernier” aussi appelé “avion de l’apocalypse”. Ce lundi 9 mai, la Russie célèbre comme chaque année le “Jour de la Victoire” de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie en 1945. L’occasion de déployer son arsenal militaire et faire une démonstration de force sur la place Rouge en pleine guerre contre l’Ukraine.

La fin de la Grande guerre patriotique, comme est appelée la Seconde Guerre mondiale en Russie, est un événement extrêmement important dans l’histoire russe. Le président Vladimir Poutine n’y est pas pour rien. “Quand Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir en 1999, il s’est retrouvé face à un pays démoralisé. Les années 1990 ont été une période très chaotique politiquement et économiquement, il fallait trouver de nouveaux repères fédérateurs de la société”, rappelle Isabelle Facon, spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes à la Fondation pour la Recherche Stratégique.

Pour faire renaître un “sentiment national et réconcilier la population avec son passé, il a essayé de trouver des références positives. Il a saisi que la victoire sur l’Allemagne d’Hitler était un élément galvanisant pour la population, grâce à la mise en valeur du rôle de l’Union soviétique dans la libération de l’Europe du nazisme”. Cette date du 9 mai est même plus importante que celle du 12 juin, date officielle de la fête nationale qui célèbre l’indépendance de la Fédération de Russie.

Comment le 9 mai est devenue une date clé

Ça n’a pas toujours été le cas, rappelle Emilia Koustova, maîtresse de conférences en civilisation russe à l’université de Strasbourg: “Les premières années qui suivent la fin de la guerre, le régime stalinien puis Krouchtchev (leader soviétique de 1953 à 1964, NDLR) font le choix de marginaliser cette célébration. Ils redoutent une concurrence et une contestation du pouvoir de la part de l’armée.” Un changement s’opère dans les années 1960 avec le “culte de la guerre” qui met en avant le “passé glorieux et le sacrifice nécessaire à la victoire”, pendant que la souffrance -27 millions de Soviétiques seraient morts entre 1941 et 1945- passe en arrière-plan, continue-t-elle.

Le Jour de la Victoire le 9 mai 2021. (Photo: via Associated Press)
Le Jour de la Victoire le 9 mai 2021. (Photo: via Associated Press)

Le Jour de la Victoire le 9 mai 2021. (Photo: via Associated Press)

Avec l’ouverture des années 1980 grâce à la perestroïka, l’histoire est revue et met en avant des points plus tabous comme le destin prisonniers de guerre ou la collaboration avec le IIIe Reich. Mais les générations qui ont connu la guerre commencent à disparaître et la fin de l’URSS achève d’invisibiliser cette mémoire. Arrive Vladimir Poutine. Lui veut remettre l’histoire au centre de son discours. “Comme en 1945, la victoire sera à nous”, a-t-il répété ce dimanche encore. “Il y a toujours eu une instrumentalisation de la mémoire. Celle-ci est fragile et encore plus facile à manipuler quand les personnes qui ont vécu les événements ne sont plus là”, pointe Emilia Koustova.

Le maître du Kremlin en a profité. Depuis 20 ans, de nombreuses initiatives sont prises pour inculquer une histoire officielle, oubliant par exemple les crimes de l’Armée rouge ou le pacte de non-agression germano-soviétique de 1939 qui délimitait des sphères d’influences entre l’Allemagne et l’Union soviétique. Cette nouvelle vision est relayée dans des expositions culturelles, dans les manuels scolaires, mais aussi dans la loi. “En 2014, un texte a été voté pour criminaliser la réhabilitation du nazisme. Sauf qu’il est très flou et permet de punir par des peines allant jusqu’à plusieurs années de prison tout propos qui s’écarte de la version officielle de la Seconde Guerre mondiale. Il réprimande aussi ’la diffusion d’informations sciemment fausses sur les activités de l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale”, détaille la maîtresse de conférences.

“Une obsession personnelle”

En 2020, Vladimir Poutine est allé encore plus loin. Le référendum lui permettant de rester au pouvoir en s’affranchissant de la limite des deux mandats consécutifs portait également sur un amendement de la Constitution. Celui-ci “proclame que la Fédération de Russie a pour obligation de protéger la vérité historique et interdit de ‘minimiser la signification de l’héroïsme du peuple qui défend la patrie’”, cite Emilia Koustova. Elle dénonce une loi “liberticide pour l’histoire, au signal très fort qui introduit une auto-censure”.

En fait, Vladimir Poutine “resserre la vis progressivement” sur l’héritage de la Grande Guerre patriotique. “C’est une obsession personnelle, il se sent concerné par cette histoire et il est convaincu de ce qu’il dit. Il pense que la Russie a rempli une mission historique absolue, a sauvé le monde et gagné une bataille du bien contre le mal en 1945”, détaille-t-elle. Un sentiment désormais largement partagé dans la population au vu de la propagande active depuis plusieurs années.

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’Institut Thomas Moore et auteur du Monde vu de Moscou (PUF, 2020), n’hésite pas non plus à parler d’obsession de Vladimir Poutine. “La mythification de la Grande Guerre patriotique est la clef de voûte de sa vue du monde. C’est une ‘religion séculière’ ou encore ‘une religion politique’ qui invite les Russes au sacrifice, les y prépare. Elle s’accompagne d’une forme d’idolâtrie de la puissance”, analyse-t-il.

Redorer le blason de la Russie

L’histoire de ce conflit tel qu’il est vu par Vladimir Poutine n’est pas seulement un message pour les Russes, mais aussi pour l’Occident, ajoute Isabelle Facon. “Elle est mobilisée pour redorer le blason du pays au niveau mondial, pour justifier sa revendication d’un statut de grande puissance et d’avoir une place à part entière dans le concert européen, en mettant en avant le rôle de l’URSS dans sa victoire contre le fascisme.” Avoir une voix au chapitre est d’autant plus important dans le contexte de fortes tensions avec les États-Unis, l’Europe, et l’Otan, notamment sur la question de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. En 2019 par exemple, le Parlement européen a adopté une résolution mettant sur le même plan le nazisme et la dictature communiste, ce qui a provoqué l’ire de Moscou.

Ce n’est donc pas un hasard si Vladimir Poutine a multiplié les références à la Shoah pour justifier “l’opération militaire spéciale” en Ukraine (le nom qu’il donne à la guerre), invoquant son désir de “dénazifier” le pays et sauver les peuples du Donbass victimes d’un “génocide”. Encore une fois cependant, il a une vision tronquée de la situation. “Le pouvoir russe instrumentalise à toute force le thème des forces néo-nazies (comme le bataillon Azov, NDLR) et d’extrême-droite en Ukraine, amplifiant leur importance, accusant le pouvoir ukrainien de complaisance à leur égard. Poutine sait que cela résonne fortement dans l’esprit de la population et, espère-t-il sans doute, ailleurs en Europe et dans le monde.”

Le discours sur la présence supposée de “nazis” n’est pas né en 2022. Emilia Koustova l’a remarqué dès 2014 et le début de la guerre dans le Donbass et en Crimée. “À ce moment-là, cet argument a fait surface et le gouvernement russe a établi une analogie: il se représente comme étant l’Union soviétique de 1941 à 1945. Il dit ’nous serons dignes de nos grands-pères, nous endossons le même rôle historique: lutter contre les nazis et sauver le monde.”

Outre la rhétorique, même sur le terrain, Jean-Sylvestre Mongrenier voit un autre parallèle avec la Seconde Guerre mondiale: “L’armée russe, comme l’armée soviétique auparavant, est une ‘super-artillerie’: son art de la guerre est un pur art de la destruction, il n’y a pas de savantes manœuvres. C’est ce qu’on voit par exemple à Marioupol”, ville du sud-est de l’Ukraine. Sauf que cette fois, le succès n’est pas vraiment au rendez-vous.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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