Visas longs britanniques : vraie ou fausse porte de sortie pour les Hongkongais ?

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Des millions de résidents de Hong Kong peuvent désormais prétendre à un visa permettant de demeurer plus longtemps au Royaume-Uni, puis de demander la naturalisation britannique. Si Londres affirme offrir une porte de sortie à ceux qui veulent échapper à la répression chinoise, d’aucuns accusent le gouvernement britannique d’hypocrisie, la mesure concernant très peu de militants pro-démocratie.

À partir de dimanche 31 janvier, des millions de Hongkongais peuvent faire la demande en ligne d'un titre de séjour britannique, pour travailler et étudier au Royaume-Uni pendant cinq ans. À l'issue de cette période, ces mêmes personnes, détentrices d'un passeport britannique d'outre-mer (BNO, pour British National Overseas), pourront alors demander à être naturalisés britanniques.

L'une des conditions d'obtention de ce nouveau visa est de prouver que l'on a suffisamment d'argent pour vivre pendant au moins six mois.

Un geste symbolique fort de la part de l'ancienne puissance coloniale ; les Hongkongais n'ayant été jusqu'à présent autorisés à visiter le Royaume-Uni durant seulement six mois et sans y travailler.

Cette réforme est la réponse de Londres à l'imposition par Pékin de la très controversée loi sur la sécurité nationale dans la région semi-autonome à l'été 2020, malgré la très forte mobilisation pro-démocratie de 2019 et 2020.

Pour voler au secours de son ex-colonie, le Royaume-Uni accuse la Chine de renier ses engagements pris lors de la rétrocession de Hong Kong en 1997, en refusant de garantir les libertés et l'autonomie du territoire pendant au moins cinquante ans. "Nous honorons nos liens profonds, historiques et amicaux avec le peuple de Hong Kong, et nous défendons les libertés et l'autonomie", a affirmé cette semaine le Premier ministre, Boris Johnson, dans un communiqué.

Un "canot de sauvetage"… sans place pour la plupart des manifestants

"Pour tous ceux qui craignent pour leur liberté, c'est une sortie de secours et ils vont sûrement partir", analyse pour France 24 Pierre Grosser, historien spécialiste des relations internationales à Sciences Po. "Mais je ne vois pas une grande vague d'immigration."

"En effet, les pro-démocratie n'ont pas d'autres options", poursuit Katherine, du groupe Lion Rock Hill UK, qui promeut la culture Hongkongaise au Royaume-Uni. "Mais la plupart des manifestants des deux dernières années n'ont pas encore 24 ans : ils ne sont pas concernés par le BNO !", nuance-t-elle lors d'un entretien à France 24.

Seuls les Hongkongais nés avant la rétrocession de 1997 peuvent prétendre au passeport BNO, soit 70 % de la population hongkongaise estimée à 7,5 millions d'habitants.

"C'est de l'hypocrisie britannique", lance à France 24 Jean-Yves Colin, expert de l'Asie du Nord à l'Asia Centre. "En partie, les Britanniques reconnaissent au passage leur culpabilité d'avoir rétrocédé Hong Kong à Pékin, mais ils pourraient aussi profiter de cette occasion pour remplacer les travailleurs européens partis après le Brexit par des Hongkongais ! Et redorer leur image."

"Toutefois, il peut y avoir une majorité de la population hongkongaise de plus de 25 ans qui préférera partir, au lieu de vivre sans libertés ou d'être détenu par la police pour aucune raison valable", tempère Katherine de Lion Rock Hill UK.

Si on ignore combien de Hongkongais veulent prétendre au nouveau système, les demandes de passeport BNO ont augmenté de plus de 300 % depuis l'entrée en vigueur de la loi sur la sécurité fin juin, selon Londres. On dénombrait mi-janvier 733 000 titulaires du BNO.

Londres estime que 150 000 Hongkongais pourraient arriver dans les douze prochains mois, et 322 000 sur les cinq prochaines années.

Pékin promet des mesures de rétorsion

La réforme britannique n'a toutefois pas manqué de provoquer l'ire chinoise. Vendredi 29 janvier, Pékin a annoncé qu'elle ne reconnaîtrait plus en tant que document d'identité les passeports BNO. Une décision symbolique, car le BNO n'a de valeur qu'auprès de Londres.

Mais Pékin s'est dit prêt à "d'autres mesures", promettant d'empêcher de travailler à des fonctions officielles, interdire le droit de vote ou bien bannir la double nationalité… Autant de menaces qui demeurent floues.

"Je pense qu'à un certain stade, les autorités chinoises vont tout faire pour empêcher les Hongkongais de partir", confirme Jean-Yves Colin, de l'Asia Centre.

Dimanche, l'agence officielle Chine nouvelle a accusé Londres d'avoir une "mentalité coloniale", avertissant que ces nouvelles dispositions nuiraient aux "relations bilatérales" et aux "intérêts de la Grande-Bretagne sur le long terme".

Une mesure symbolique seulement pour se rapprocher de Washington ?

Avec ces menaces, Londres risque de se retrouver dans une position très délicate et la réforme risque "de leur retomber sur la figure", selon Pierre Grosser. "Les Britanniques n'ont aucun intérêt à avoir des pro-démocratie militer depuis le Royaume-Uni et à multiplier les piques contre la Chine, qui teste, elle, ses capacités de rétorsion sur l'Australie", analyse l'historien.

Depuis le début 2020, la Chine tire à boulets rouges sur l'Australie. Si l'imbroglio a commencé lorsque l'Australie a été le premier pays à demander une enquête indépendante pour déterminer l'origine de l'épidémie de Covid-19, elle a désormais atteint le champ commercial : Pékin a imposé des taxes douanières à répétition sur de nombreux produits australiens, dont le vin, la viande et les fruits de mer.

"D'autant plus que le Royaume-Uni a besoin de la Chine pour renforcer la place financière de la City, qui a perdu une partie de son éclat depuis le Brexit. Le rapport de forces est clairement favorable à Pékin", poursuit Pierre Grosser. "À mon avis, il ne s'agit que d'un petit geste pour se rapprocher de l'administration américaine de Joe Biden : après tout, Boris Johnson navigue à vue".

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