Violences sexuelles à l'agence Elite: les avocats de plusieurs plaignantes se battent pour étendre la prescription

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Plusieurs anciens mannequins ont témoigné en septembre devant le Sénat, à propos des abus sexuels dans le milieu du mannequinat. - JOEL SAGET / AFP
Plusieurs anciens mannequins ont témoigné en septembre devant le Sénat, à propos des abus sexuels dans le milieu du mannequinat. - JOEL SAGET / AFP

Aux yeux de la loi, les faits sont prescrits, pourtant, il reste de l'espoir. Alors que l'enquête à l'encontre de Gérald Marie, ex-directeur de l'agence de mannequins Elite visé par des accusations de viols et d'agressions sexuelles, se poursuit, les avocats des quinze plaignantes ont demandé au parquet une extension du délai de prescription, révélait Le Monde le 13 avril.

Plus précisément, dans le cas d'une de leurs clientes, ils invoquent l'argument de l'obstacle insurmontable. À comprendre: la plaignante en question n'avait pas, d'après eux, la possibilité de dénoncer les faits avant qu'ils ne soient prescrits.

"On ne peut pas laisser ces femmes sans réponse judiciaire", justifie à ce sujet Me Anne-Claire Le Jeune, l'une des deux avocats des plaignantes, contactée par BFMTV.com.

En septembre 2020, le parquet de Paris a ouvert une enquête à l'encontre de l'ancien directeur de la branche européenne de l'agence Elite, Gérald Marie. Si celui-ci, par la voix de son avocate, dément toujours, il est accusé par quinze ex-mannequins de viols et d'agressions sexuelles dans les années 1980 et 1990.

"Il se comportait de manière ouvertement lubrique"

C'est un cas particulier qui pourrait être déterminant: celui de Lisa Brinkworth, anciennement journaliste à la BBC au Royaume-Uni. En 1998, pour les besoins d'un reportage entamé un an plus tôt sur les abus perpétrés dans le milieu du mannequinat, elle s'infiltre en tant que faux modèle au sein de l'agence Elite. Dans la bouche des mannequins qu'elle rencontre, deux noms reviennent en boucle, ceux de Gérald Marie, le directeur de la branche européenne de l'époque, et de l'agent Jean-Luc Brunel.

"Si j'ai décidé d'enquêter sous couverture, c'est parce que toutes les filles et les jeunes femmes auxquelles j'avais parlé avaient trop peur pour dénoncer publiquement Gérald Marie et les autres prédateurs de l'industrie", explique-t-elle à présent, contactée par BFMTV.com

À l'époque, déjà, le directeur européen fait l'objet d'une réputation sulfureuse. Lui-même ne cache pas avoir eu des relations avec certains des mannequins qu'il représentait. Lisa Brinkworth raconte avoir été plusieurs fois témoin de comportements inappropriés de sa part envers des jeunes femmes.

"J'ai été choquée par la façon dont il les reluquait et faisait des remarques suggestives à leur sujet auprès de ses collègues. (...) Il ne cachait pas son penchant pour les belles jeunes filles et se comportait de manière ouvertement lubrique à leur égard", se rappelle la journaliste.

Un accord de confidentialité entre Elite et la BBC

Pendant quelques temps, l'agent ne passe pas réellement à l'acte avec elle. Jusqu'à ce soir d'octobre 1998, où il aurait franchi la ligne rouge. La journaliste raconte qu'à l'occasion d'une soirée dans un restaurant milanais, Gérald Marie lui propose dans un premier temps de lui donner 500 euros en échange d'un rapport sexuel. Il s'assoit ensuite sur elle, "à califourchon", simulant un acte sexuel. Lisa Brinkworth précise avoir senti son sexe en érection contre son bas-ventre à ce moment-là.

Alors que la jeune femme, choquée, veut alerter les autorités sur ce qui lui est arrivé, son employeur lui demande de garder le silence pour ne pas compromettre le reportage en cours de réalisation, poursuit-elle. En 2001, la BBC signe même un accord de confidentialité avec Elite, après que l'agence a déposé une plainte pour diffamation concernant une autre affaire.

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"C'était une agression grave et pourtant la BBC a fait de son mieux pour la couvrir et faire comme si rien ne s'était passé. (...) Elle doit assumer l'entière responsabilité de son manque d'attention et de soutien à l'époque. Elle a agi dans son propre intérêt et non dans celui de son employée agressée sur son lieu de travail", commente Lisa Brinkworth, qui dit avoir dû garder le silence pendant vingt ans.

Ce n'est que lorsqu'une journaliste du Guardian s'est procurée une vidéo du moment suivant l'agression de Lisa Brinkworth que cette dernière a décidé de parler de ce qu'elle avait vécu.

Le silence imposé, un "obstacle insurmontable"

C'est précisément cet élément qui pourrait, espère Me Anne-Claire Le Jeune, faire aboutir la demande auprès du parquet. Dans l'incapacité de porter plainte face aux pressions de son entreprise, mais aussi après avoir reçu des menaces de mort, Lisa Brinkworth a fait face, selon eux, à un "obstacle insurmontable" à l'époque des faits. Ce qui pourrait justifier une extension du délai de prescription, et donc de maintenir l'enquête ouverte, explique Me Le Jeune.

"Il y a assez peu de jurisprudence concernant ce type de cas. Mais dans le cas de Lisa, il y a eu des menaces réelles, pour sa vie comme pour son intégrité physique. Ce sont des éléments objectifs", estime l'avocate, optimiste.

Sa cliente a notamment dû faire un long séjour dans une "safe house", un endroit tenu secret pour permettre aux victimes d'être protégées de personnes menaçantes.

Pour la défense de Gérald Marie, au contraire, cette justification est irrecevable. "C'est un argument totalement absurde. Lisa Brinkworth dénonce une agression sexuelle qui se serait déroulée en 1998, à une époque où la prescription était de 3 ans. Or, l'accord intervenu avec la BBC, auquel elle n’a jamais été partie, date de 2001. Pourquoi n’a-t-elle pas agi avant cette date? Lisa Brinkworth cherche à contourner des lois claires et précises", déclare auprès de BFMTV.com Me Céline Bekerman, pour qui il est "peu probable" que la demande aboutisse.

L'espoir de témoignages plus récents

"Cette démarche, Lisa Brinkworth la fait davantage au nom du groupe que pour elle seule. Même si les autres signalements sont trop anciens, l'enquête pourrait un jour aboutir à un procès", détaille Me Anne-Claire Le Jeune. Sa cliente poursuit effectivement son combat en rassemblant autour d'elle les témoignages d'autres victimes présumées, au sein du collectif Victorious Angels. "Par ce travail, nous espérons protéger de futures générations de femmes et d'enfants", conclut-elle.

Mais pour que leur parole ait une réelle portée, il faut cependant que de nouvelles voix s'élèvent, précise Me Le Jeune. Celles de victimes qui auraient subi des abus plus récents, et dont la parole échapperait à la prescription.

Et l'avocate a de l'espoir, comptant sur les mécanismes de la libération de la parole. Dans le dossier Jean-Luc Brunel, rabatteur présumé de jeunes adolescentes ayant agi pour le compte de Jeffrey Epstein, l'enquête préliminaire ne comprenait d'abord que des témoignages portant sur des faits prescrits. Pourtant, ces premières prises de parole ont eu l'effet d'un détonateur: des victimes de faits non prescrits ont décidé de témoigner à leur tour, rappelle Me Anne-Claire Le Jeune.

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"Sur ce type de dossier, on voit bien que souvent, une femme seule ne se sent pas en capacité de dénoncer les faits. C'est la force du nombre qui facilite la libération de la parole."

Article original publié sur BFMTV.com

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