«Un village»: dans les yeux de Madeleine de Sinéty

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Madeleine de Sinéty (1934-2011) a photographié durant une décennie le village de Poilley en Ille-et-Vilaine. Si son travail en noir et blanc a donné lieu de son vivant à des expositions à Portland et à la BNF à Paris, ses diapositives couleur sont présentées pour la première fois à Guingamp, dans les Côtes-d’Armor. Un magnifique catalogue accompagne l’exposition sur le point de rouvrir.

Le livre est simple et soigné, comme un album de famille prêt à défier l’oubli. Des images en couleurs y défilent, lointaines et pourtant familières, du moins pour qui aura passé un peu de son enfance à la campagne avant la fin des années 1980. Elles sont suivies des extraits d’un journal écrit sur des cahiers d’écolier entre 1974 et 1976 et patiemment retranscrit près de cinquante ans plus tard. La France rurale qui s’y dévoile est plus proche, par endroits, des miniatures médiévales des Très Riches Heures du duc de Berry ou des intérieurs picards des frères Le Nain que de cette diagonale du vide aux faux airs de périurbain qui en tient lieu aujourd’hui.

L’éternité moins un jour

Le nouveau monde s’insinue un peu partout dans cette immobilité qui s’effondre, derrière les yeux, par exemple, de Béatrice, une petite fille fixant l’objectif de Madeleine de Sinéty, sous la forme d’un téléviseur à l’écran bombé et aux angles ronds, attendrissant comme le sont les visions fantasmagoriques d’une modernité passée. L’agriculture, déjà, est en partie mécanisée, mais une autre jeune fille grimpe sur l’immense fagot de bois d’une carriole accrochée à un cheval de trait.

Nous sommes en Bretagne, quelque part entre Fougères et le Mont-Saint-Michel, à la limite de la Normandie. Le village compte quelques centaines d’habitants et ressemble à des milliers d’autres ailleurs en France, et c’est évidemment un hasard si Madeleine de Sinéty est venue s’y installer en juillet 1972 pour une dizaine d’années, photographiant le quotidien de ses nouveaux voisins, en noir et blanc pour l’art et en couleurs pour les amis. À distance pourtant, ce sont les tons saturés des diapositives kodachrome qui émeuvent et s’imprègnent dans notre mémoire.

Madeleine de Sinéty, on l’aura compris, était d’autant plus grande qu’elle n’a jamais cherché à l’être. Tout ce temps de sa vie aura passé à construire un seul et unique reportage, soit plus de cinquante-cinq mille photographies désormais archivées au musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône, que son fils cadet, Peter Behrman de Sinéty, et Jérôme Sotter, le directeur du Centre d'art GwinZegal à Guingamp, ont passé en revue jusqu’à en extraire quelques deux cents clichés à exposer et autant ou plus à projeter en diaporama dans une sorte d’arrière-salle du lieu d’exposition.

Le monde tel qu’il est

C’est là encore qu’on les reçoit le mieux, bercés par le bruit hypnotique de trois photoprojecteurs au rythme légèrement décalé qui construisent des triptyques toujours différents. C’est ainsi, plus ou moins, qu’elles étaient présentées à l’origine, dans l’obscurité d’une grange, pour les habitants eux-mêmes. Sur une diapositive ratée, Madeleine de Sinéty griffait le titre de la soirée, le mot fin ou des salutations. Celle qui avait grandi dans un château des bords de Loire, observait petite fille les autres gosses des paysans voisins jouer en liberté. Parmi les enfants qu’elle photographie obstinément à Poilley, se trouve aussi son fils aîné.

Au village on tue encore le cochon, ses cris ont hanté des générations entières -ceux que les abattoirs étouffent aujourd’hui en série- et Madeleine de Sinéty photographie ces gestes comme ceux d’un rituel, d’un sacrifice. Les bals, les mariages et les enterrements -cette vision improbable d’un cercueil rangé dans un break Citroën- sont d’autres moments élus, avec la cueillette des pommes, qui reviennent aux côtés d’instants plus ordinaires, mais qui tous disent une intimité réelle, tissée au fil des ans.

En 1981, Madeleine de Sinéty part vivre aux États-Unis, où elle rejoint son mari. Son fils Peter vient de naître, qui grandit avec les noms de toutes ces personnes photographiées. Elles forment à ses yeux comme une famille mythologique, qu’il entrevoit au gré des visites que sa mère fait au village lors de ses retours en France. Il vit aujourd’hui à Paris où il traduit, entre autres choses, les œuvres de Pierre Guyotat. Ce dernier travaillait à la préface du catalogue quand la mort l’a emporté en février 2020. En demeure une phrase, hautement signifiante, placée en exergue du catalogue : « Ces photographies, c’est le monde tel qu’il est. »

Madeleine de Sinéty, Un village, Éditions GwinZegal, 2020. 35€. L’exposition demeure fermée au public dans l’attente de nouvelles directives gouvernementales. Elle sera toutefois prolongée, dès sa réouverture légale, jusqu’au 28 mars 2021 au centre GwinZegal à Guingamp, avant d’être présentée au musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône et au musée de Bretagne à Rennes, courant 2021.