La vieille dame et la mort

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«Dans ma jeunesse, je connaissais une vieille dame ; elle a vécu sa vie et elle est morte», écrit l’auteur russe Youri Maletski, dans l’avertissement au lecteur de son dernier livre, la Pointe de l’aiguille. Elle, c’est Galia Atlivannikova, 88 ans. Sa vie, c’est la traversée du XXe siècle sur les rives de la Volga, entre la Première Guerre mondiale, la guerre civile, la Grande Terreur, la Seconde Guerre mondiale et l’ère brejnevienne. Un destin construit sur les braises d’une nature ardente et heureuse, mais aussi sur les cendres des épreuves et des deuils en série. Presque aveugle, paralysée, quasi sourde, Galia ne possède plus que deux sens : le goût et l’odorat. «La mort de la vieille dame devait arriver. C’était simplement son tour.» Sur deux cents pages nous est raconté comment cette femme seule et délabrée va affronter la mort, armée d’un irréductible «Sou-ou-ffle» et nourrie des souvenirs d’une vie.

La grande faucheuse vient dans un premier temps la visiter pour l’effrayer puis l’emporter dans ce «grand Néant pour Toujours». Jaillissent alors toutes ces questions muettes sur ce que vaut une vie, dans quel but nous existons et le sens qu’il y a à naître et disparaître. «Il faut que le verbe se fasse chair», nous dit Youri Maletski qui a entamé cette longue nouvelle à Moscou en 1983 pour l’achever en exil à Cologne, vingt-cinq ans plus tard. Son exigence était de parvenir avec le temps à dire les choses comme il fallait, au niveau qui s’imposait. Et c’est réussi. En dépit de son thème funeste, ce livre entre chien et loup, très joliment édité, opère cette nécessaire catharsis que Baudelaire exprime dans ces vers de la Mort des pauvres : «C’est la mort qui console, hélas ! Et qui fait vivre/C’est le but de la vie et c’est le seul espoir.» Et Maletski de conclure : «Chacun de nous est mortellement malade depuis le jour de sa naissance et il le sait. Et alors ? Et bien rien ! Il vit sa vie et s’en réjouit !»

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