VIDEO. Mort de Jess, 17 ans, dans un hôtel : le département des Hauts-de-Seine faillirait-il à sa mission de protection des enfants placés ?

Le 12 décembre 2020, Jess, 17 ans, a été poignardé à mort par un autre adolescent dans l'hôtel de Suresnes (Hauts-de-Seine) où il vivait depuis huit mois. Ce drame est devenu le symbole d'un scandale : celui des adolescents placés par l'Aide sociale à l'enfance dans des hôtels où ils sont souvent livrés à eux-mêmes. Selon les informations de "Pièces à conviction", certains jeunes y vivraient depuis plus de trois ans. Avant le décès de Jess, les alertes s'étaient pourtant succédé. Dans l'ordonnance de placement de l'adolescent, que les journalistes se sont procurée, la juge en charge du dossier remarque qu'"aucun référent n'a pu être nommé". Elle pointe sa situation "très problématique au regard de ses relations dégradées avec sa mère, qu'il vit très mal". L'adolescent était donc bel et bien livré à lui-même. "Il y a deux victimes dans cette histoire : celui qui a tué, et celui qui a été tué" Selon un cadre de l'ASE qui témoigne anonymement, tout le monde était au courant de la situation. Il dit avoir des "collègues qui ont pu alerter et dire que ce jeune allait être en grande difficulté à la majorité". Des alertes qui n'auraient pas été entendues. Quant au jeune de 15 ans qui a poignardé Jess, selon ce cadre, il n'aurait jamais dû être placé en hôtel. Dès lors que leur placement n'était pas accompagné de la "présence éducative indispensable, on les a forcément condamnés", accuse-t-il. Selon lui, "il y a deux victimes dans cette histoire : celui qui a tué, et celui qui a été tué". "On s'est tous un peu dit : 'Ça se savait, et ça s'est passé quand même'..." Les victimes pourraient bien être plus nombreuses si rien ne change, continuent d'alerter Anaïs Vrain et Sébastien Carpentier, juges des enfants du tribunal de Nanterre. Un mois avant le décès de Jess, ils avaient adressé un courrier interne à leur hiérarchie dans lequel ils pointaient "l'évolution délétère de la situation des mineurs (...) et les risques induits par une telle évolution". Alors à l'annonce du décès de Jess, ils ont ressenti "un mélange de tristesse et de colère, et d'impuissance. Une colère liée à la connaissance qu'on avait du terrain avant, des alertes qu'on avait lancées. Je crois qu'on s'est un peu tous dit : 'Ça se savait, et ça s'est passé quand même'..." "Plusieurs dysfonctionnements" et manquements graves D'après ces magistrats, dans les Hauts-de-Seine, l'Aide sociale à l'enfance ne respecterait pas toujours les décisions de justice. Outre "plusieurs dysfonctionnements (des services qui ne venaient plus aux audiences, des rapports qui n'étaient plus envoyés, des droits des parents non respectés), on a constaté des placements qui n'étaient pas exécutés. Ce qui peut mettre en danger certains adolescents, puisqu'ils n'ont pas d'endroit où se poser". A contrario, "même lorsqu'on leur interdit le placement à l'hôtel, ils le font, soupire Sébastien Carpentier. Mais à quoi on sert ?" Avant le drame, les magistrats disent avoir vu la situation empirer. "On constatait vraiment la catastrophe, parce qu'il n'y avait aucun dialogue possible avec le département, assure Sébastien Carpentier. Toutes les difficultés qu'on évoquait, soit ils feignaient d'en prendre connaissance à ce moment-là, soit ils nous disaient qu'elles n'existaient pas (...). Donc c'était un dialogue de sourds." Un "dialogue de sourds" avec le département, une "forme de toute-puissance de l'institution" Pour Anaïs Vrain, ce qui est arrivé à Jess "est au-delà d'une seule erreur". La magistrate évoque "une forme de toute-puissance de l'institution, qui ne se sentait pas dans l'obligation de [leur] rendre des comptes". "Ce qui se prépare dans le département des Hauts-de-Seine est une catastrophe sanitaire et sociale d'ampleur, poursuit-elle. Si on continue dans cette lignée-là, il y aura d'autres morts, il y aura d'autres estropiés, et le département en sera responsable." Extrait de "Enfants placés : que fait la République ?", une enquête à voir lors d'une soirée spéciale du magazine "Pièces à conviction" le 27 janvier 2021. > Les replays des magazines d'info de France Télévisions sont disponibles sur le site de Franceinfo et son application mobile (iOS & Android), rubrique "Magazines".