VIDEO. "Alcool, les stratégies pour nous faire boire" > Le débrief du magazine "Cash Investigation"

Pour ce débrief de "Cash Investigation", Elise Lucet est entourée de l’équipe du magazine qui a réalisé l’enquête "Alcool, les stratégies pour nous faire boire" (replay), Véronique Blanc, journaliste, Emmanuel Gagnier, rédacteur en chef, et Virginie Marquet, avocate, pour répondre à vos questions : Romu > Ces industriels sont-ils responsables de l’alcoolisme ? Chacun est responsable de sa consommation ?Elise Lucet > Oui, bien sûr, chacun est responsable de sa consommation d’alcool, mais dans les entreprises, c’est différent, c’est très encadré. D’abord, l’employeur est responsable de la santé de ses salariés. Il doit mettre en place des actions de prévention. Ensuite, il y a la loi. Aucune boisson alcoolisée autre que le vin, la bière, le cidre et le poiré n'est autorisée sur le lieu de travail. Après, quand on est commercial chez Ricard et qu’il faut se faire "un ami par jour", comme disait le fondateur de la marque, c’est plus difficile de ne pas boire. Un ancien commercial de Ricard, qui a vu notre enquête en ligne, a tenu à témoigner : "Quand j’ai vu ce reportage-là, ça m’a choqué. Je me suis dit, Il faut que je parle et que je dise les choses. Il faut comprendre que la société Ricard incite insidieusement ses commerciaux à boire avec le client, et avec les clients de ses clients. Il y avait des pressions de la part de la hiérarchie et des collègues. Va boire un canon avec lui, ce sont les termes ! C’est-à-dire aujourd’hui, il est impératif de consommer de l'alcool, de notre gamme bien entendu, avec les clients. Encore aujourd’hui, je garde des séquelles de mon passé Ricardien." La Gone (Rhône) > La loi Evin s’applique-t-elle même sur les réseaux sociaux ?Véronique Blanc > Oui, la loi Evin s’applique aussi aux réseaux sociaux, même s’ils sont très difficiles à contrôler. Il y a beaucoup trop de posts, beaucoup trop de stories, c’est impossible de tout voir ! Mais ça évolue. Les influenceuses et influenceurs, par exemple, commencent à comprendre qu’ils n’ont pas intérêt à contourner la loi Evin… car ce sont eux qui pourraient être poursuivis en justice... Ainsi, cette jeune femme qui, en 2018, publiait ce post, ne respectait pas la loi Evin. Il n’y a pas de mention sanitaire, elle se met en scène et elle cite la marque d’alcool sans préciser qu’elle est sponsorisée. Eh bien en 2019, elle a visiblement compris qu’il fallait faire comme la loi le demande, à savoir inscrire le message de prévention "l’abus d’alcool est dangereux pour la santé", ne plus se mettre en scène et, enfin, afficher son partenariat avec la marque, histoire que personne ne soit dupe ! Maxime (Limoges) > L'ANPAA [Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie] peut-elle aujourd’hui poursuivre le groupe Pernod Ricard au vu de votre enquête sur le contournement de la loi Evin ?Emmanuel Gagnier > D’abord une précision : depuis notre enquête, l’ANPAA a changé de nom. Elle s’appelle désormais Association Addictions France. L’association a annoncé qu’elle allait porter plainte pour non-respect de la loi Evin, infractions au code de la consommation, et faux et usage de faux. Charge au procureur de décider s’il ouvre une enquête ou non. C’est seulement à ce moment-là qu’on saura si le groupe Pernod Ricard est poursuivi. Marie-Caroline (Sélestat) > Est-il légal d'équiper une stagiaire avec des micros et caméra cachés, voire de postuler à un stage avec l'intention de travailler pour un autre responsable de stage ?Elise Lucet > D’abord, lorsque Lorraine se fait recruter comme stagiaire chez Ricard, elle a un contrat de journaliste à l’agence de presse Premières Lignes, qui produit "Cash". Ce n’est donc pas une stagiaire qui se fait embaucher comme stagiaire. Pourquoi l’équipons-nous d’une caméra cachée ? Parce que sans cela, nous n’aurions pas pu découvrir certaines des méthodes du marketing digital de Ricard. Virginie Marquet > C’est légal. La justice autorise l’utilisation d’une caméra cachée quand les informations obtenues sont dans l’intérêt du public. Voici ce qu’en disent précisément les tribunaux français : "Les procédés d’infiltration et de caméra cachée (...) peuvent être admis s’ils sont un moyen nécessaire pour révéler au public des faits relevant d’une information légitime sur un sujet d’intérêt général qui n’auraient pas pu être découverts sans ces procédés". Vous ne le savez peut-être pas, mais pour la dernière enquête de "Cash" sur les banques, une société de recouvrement, où un journaliste de l’équipe a tourné avec une caméra cachée, a tenté de faire interdire la diffusion de l’émission. La justice nous a donné raison en première instance et en appel. Julien (Ivry-sur-Seine) > Pourquoi avoir juste enquêté sur Pernod Ricard et pas sur d'autres compagnies ? Emmanuel Gagnier > Tout a démarré avec un mail que nous avons reçu à la rédaction. Un ancien commercial voulait témoigner de son expérience professionnelle difficile chez Ricard. On s’est demandé si c’était un témoignage isolé ou si c’était plus global dans le groupe Pernod Ricard. En quelques semaines, Véronique Blanc a recueilli plusieurs témoignages qui allaient tous dans le même sens. Pour tout vous dire, nous avons aussi travaillé sur d’autres alcooliers, mais comme les informations obtenues sur Pernod Ricard se confirmaient, on a choisi de se concentrer sur eux. Pourquoi nous sommes-nous fait embaucher chez Ricard ? Parce qu’on a découvert que leurs marques étaient très présentes sur les réseaux sociaux avec un objectif : toucher les plus jeunes. Alors, on a voulu comprendre leur stratégie et le seul moyen de savoir si Ricard se cachait derrière les posts de certains influenceurs et de certains artistes, c’était de se faire embaucher au service marketing digital. Elise Lucet > Il y a un témoignage qui est très intéressant et plusieurs salariés du marketing de Pernod Ricard confirment que notre enquête correspond bien à la réalité des actions menées par le groupe sur les réseaux sociaux. Ils vont même beaucoup plus loin. L’un d’entre eux se fait leur porte-parole : "Toute la hiérarchie, dont la directrice marketing France, basée à Marseille, valide les idées, les budgets et l'exécution. Puis suit la seconde vague de validation. Les paiements des prestataires, les flux financiers sont soumis à une stricte échelle de validation. Plus la somme est élevée, plus le nombre de "valideurs" nécessaire l’est aussi. Il est donc évident qu’aucune action individuelle et isolée d’un tiers, agissant de sa propre initiative, n’est possible dans la structure d’une société du CAC 40, telle que Pernod Ricard." Lixing (Moselle) > Comment avez-vous calculé la consommation d’alcool en France et par habitant ? Véronique Blanc > On est parti d’un chiffre de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Chaque Français de plus de 15 ans a consommé en moyenne 11,4 litres d’alcool pur en 2019. Mais parler d’alcool pur, ça ne veut pas dire grand-chose, car personne ne boit de l’alcool pur ! Alors, on a décidé de convertir cet alcool pur en bouteilles de vin à 12 degrés. Le calcul est assez simple. Dans une bouteille de vin à 12 degrés, de contenance classique (0,75 litre), il y a 0,09 litre d’alcool pur. Ensuite il suffit de diviser les 11,4 litres d’alcool pur par 0,09 litre et on obtient 127 bouteilles de vin. Cela représente une bouteille tous les trois jours, mais en fait, il y a des Français qui boivent beaucoup moins que cela et d’autres qui boivent beaucoup plus. D’ailleurs, les 9 millions de buveurs réguliers absorbent à eux seuls 75% de la quantité totale d’alcool consommée en France. Elise Lucet > Pour terminer, des nouvelles de Julien, l’ancien commercial de Ricard qui est à l’origine de notre enquête : eh bien, il va mieux. Il ne boit plus du tout. Il sent que cette période difficile est derrière lui et il attend avec impatience l’audience aux prud'hommes qui aura lieu en mai 2021. Un extrait de "Alcool : les stratégies pour nous faire boire", une enquête de Véronique Blanc diffusée jeudi 1er avril 2021 à 21 heures sur France 2. > Les replays des magazines d'info de France Télévisions sont disponibles sur le site de Franceinfo et son application mobile (iOS & Android), rubrique "Magazines".