Non, cette vidéo ne montre pas l'arrestation de "mercenaires français" par des soldats maliens

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Des soldats encagoulés encadrent plusieurs hommes, les mains derrière le dos. Des "mercenaires français" qui prétendaient "lutter contre le terrorisme" au Mali auraient été arrêtés par des soldats maliens avec l'aide de la Russie, selon une vidéo partagée plus de 18.000 fois sur Facebook et vue plus de 300.000 fois depuis le 12 janvier. Attention: elle montre en réalité des suspects arrêtés par la police haïtienne en lien avec l'assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, début juillet 2021. Ces images circulent dans un contexte de tensions politiques entre la France et le Mali au sujet de la présence militaire française et des relations russo-maliennes, exacerbées par le récent soutien de Paris aux sanctions décidées par la Cédéao contre le pays.

Des flashes, des paroles indistinctes et des hommes armés, cagoulés et en uniforme qui entraînent sans ménagement une dizaine d'hommes, les mains derrière le dos. Douze à dix-sept secondes d'une vidéo, selon les publications, qui montre d'après les internautes qui la partagent des soldats maliens interpellant avec l'aide de la Russie "quelques mercenaires français soit disant [luttant] contre le terrorisme" dans le pays.

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 14 janvier 2022

Partagée plus de 18.000 fois depuis le 12 janvier et cumulant plus de 300.000 vues (1, 2), cette vidéo circule alors que les relations politiques entre la France et le Mali, gouverné par des putchistes depuis 2020, n'ont cessé de se dégrader, au risque de remettre en cause la légitimité déjà fragile de la présence française.

Fin décembre, aux côtés d'une quinzaine de pays occidentaux, Paris a condamné le déploiement avec l'aide de Moscou du groupe paramilitaire russe Wagner (mentionnée par l'une des deux publications virales que nous vérifions), dénonçant l'implication de ces mercenaires qui interviennent déjà en Ukraine, en Syrie, en Libye et dans plusieurs pays d'Afrique sub-saharienne. Déploiement formellement nié par le gouvernement malien au lendemain de cette annonce.

La France a également soutenu les sanctions prises le 9 janvier contre le Mali par la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), qui a décrété la fermeture des frontières avec le Mali et un embargo commercial et financier. La Cédéao a pris ces mesures en réaction au projet de la junte de continuer à diriger le pays pendant plusieurs années au lieu d'organiser comme promis le 27 février des élections présidentielle et législatives.

"La junte essaie de duper l'ensemble de ses partenaires. Il y a une fuite en avant, un appel confirmé à une milice extérieure (des mercenaires russes de la société paramilitaire Wagner, ndr), et le calendrier de transition est tout à fait inacceptable", a insisté le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian le 12 janvier.

Les infox se sont multipliées (1, 2, 3, 4, 5...) ces derniers mois sur les réseaux sociaux maliens et plus largement ouest-africains, entremêlant des thèmes sécuritaires et politiques et partageant des affirmations non vérifiées souvent incendiaires à l'endroit des présences militaires française et russe au Mali.

Assassinat du président haïtien Jovenel Moïse

Pourtant, cette vidéo n'a aucun lien avec la situation politique au Mali.

Une recherche d'images inversée à partir de captures d'écran issues de l'outil d’analyse de données InVid We Verify développé pour l'AFP permet de retrouver les mêmes images publiées sur un site d'actualités russes pro-Kremlin, Mash, le 10 juillet 2021. En utilisant l'outil de traduction automatique, on comprend que la vidéo s'intitule "L'assassinat du président d'Haïti a été organisé par 'l'étranger Mike'".

En utilisant le même procédé avec le moteur de recherches Yandex, on retrouve ce clip sur la chaîne YouTube d'un média colombien, Agencia Periodismo Investigativo, et dans un de ses articles, ainsi que sur un site d'actualités grec, NewsIt (où la vidéo n'est plus disponible).

Dans les deux cas, la vidéo a été publiée le 9 juillet 2021 et illustre des articles au sujet du meurtre du président Jovenel Moïse par un commando à son domicile deux jours auparavant, le 7 juillet.

Capture d'écran d'une vidéo YouTube réalisée le 13 janvier 2022 (traduction automatique par Google)

Capture d'écran d'une vidéo YouTube réalisée le 13 janvier 2022 (traduction automatique par Google)

Plusieurs indices visuels décelables dans la vidéo virale permettent de prouver qu'il s'agit bien là de la police d'Haïti présentant les différents suspects arrêtés à l'époque, au lendemain de l'assassinat du président.

A la neuvième seconde de la vidéo, on aperçoit un des suspects en pantalon gris, dont la manche du T-shirt noir est déchirée (rectangle rouge) au niveau de l'épaule. Ce même homme apparaît dans une vidéo de l'AFP en portugais filmée lors de cette présentation des suspects aux médias, le 8 juillet.

Capture d'écran d'une vidéo Facebook réalisée le 13 janvier 2022

Capture d'écran d'une vidéo de l'AFP réalisée le 13 janvier 2022

A la 13ème seconde, un autre homme, cette fois en manches longues bleu-vert, porte un masque blanc autour du cou (rectangle rouge), un jean et des bottes marron; lui aussi est clairement visible dans la vidéo de l'AFP.

Capture d'écran d'une vidéo Facebook réalisée le 13 janvier 2022

Capture d'écran d'une vidéo de l'AFP réalisée le 13 janvier 2022

De plus, on aperçoit très brièvement le logo de la police nationale haïtienne sur le bras droit des policiers intervenant dans la vidéo, notamment à la 9ème seconde (loupe rouge).

Capture d'écran d'une vidéo Facebook réalisée le 14 janvier 2022

Capture d'écran de la photo de profil de la page Facebook de la Police nationale d'Haïti, réalisée le 14 janvier 2022

Enfin, plusieurs éléments de la pièce dans laquelle ces hommes sont emmenés se retrouvent dans la vidéo de la présentation des suspects par la police haïtienne prise par l'AFP: notamment le ventilateur près du mur (rectangle rouge) ainsi que la couleur et l'apparence des plinthes et du sol (rectangles bleus), à la 16e seconde de la vidéo virale.

Capture d'écran d'une vidéo Facebook réalisée le 14 janvier 2022

Capture d'écran d'une vidéo de l'AFP réalisée le 14 janvier 2022

La vidéo virale n'a donc rien à voir avec la situation politique au Mali, mais a été tournée au lendemain du meurtre du président haïtien à Port-au-Prince, la capitale du pays.

Cet assassinat, qui a choqué le pays et aggravé la crise politique, a suscité quantité de questions qui demeurent encore sans réponse. Qu'un commando armé ait pu pénétrer jusque dans la chambre du couple présidentiel, sans qu'aucun policier de sa garde rapprochée ne soit blessé, étonne la population qui vit quotidiennement sous la menace des enlèvements crapuleux commis par les gangs.

Bien qu'une quarantaine de personnes, dont une vingtaine de ressortissants colombiens, soient détenues à la prison de Port-au-Prince depuis l'été 2021, l'enquête sur l'attentat commis contre le chef de l'Etat ne montre aucun signe de progrès, les identités des commanditaires restant inconnues.

Un groupe de militants exigent que justice soit faite à l'ex-président haïtien Jovenel Moïse, pendant que Martine Moïse, sa veuve, est entendue en tant que témoin par un juge en charge de l'enquête sur l'assassinat de l'ancien chef d'Etat, à Port-au-Prince, le 6 octobre 2021 ( AFP / RICHARD PIERRIN)

Dernier développement en date: le 4 janvier, un Colombien a été inculpé aux Etats-Unis pour son rôle dans l'assassinat. Il encourt la réclusion à perpétuité, a précisé le ministère de la Justice américain dans un communiqué.

La junte malienne appelle à manifester

Au Mali, la junte au pouvoir appelle les Maliens à manifester le 14 janvier contre les sanctions ouest-africaines, misant sur une mobilisation massive autour de la défense des intérêts nationaux pour faire pièce aux pressions internationales qui ne faiblissent pas.

La fermeture des frontières de la Cédéao, l'embargo sur les échanges commerciaux (hors produits de première nécessité) et sur les transactions financières ainsi que le gel des avoirs maliens dans les banques ouest-africaines menacent dangereusement l'économie d'un pays parmi les plus pauvres du monde, éprouvé par les violences et la pandémie, enclavé et fortement tributaire des ports ouest-africains du Sénégal et de Côte d'Ivoire.

Les sanctions ont suscité un concert de réprobation au Mali. La Cédéao est accusée d'être l'instrument de puissances étrangères et un club dépassé de dirigeants coupés des populations.

Manifestation spontanée contre la France et contre la Cédéao à Bamako le 10 janvier 2022, au lendemain de la prise de sanctions internationales contre le Mali ( AFP / FLORENT VERGNES)

Aucune sortie de crise n'est visible pour le moment. Le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres a dit travailler "avec la Cédéao et l'Union africaine pour créer les conditions qui puissent permettre au gouvernement du Mali d'adopter une position raisonnable et acceptable pour accélérer une transition qui dure déjà depuis longtemps".

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