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Une vidéo montrant la nouvelle monnaie de l'Alliance des Etats du Sahel ? C'est faux

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, gouvernés par des régimes militaires arrivés au pouvoir par des coups d'Etat, ont formé en septembre 2023 l'Alliance des Etats du Sahel (AES). Elle prévoit une assistance mutuelle en cas d'atteinte à la souveraineté et à l'intégrité territoriale des trois Etats ainsi que des liens économiques renforcés. Depuis fin 2023, des publications virales affirment que cette coalition a frappé une nouvelle monnaie, vidéo à l'appui. En réalité, ces images sont anciennes et montrent des billets de banque en Sierra Leone. Si le 25 novembre, ces trois pays sahéliens ont bien annoncé leur volonté de mettre en place un comité chargé d'approfondir les réflexions sur les questions d'union économique et monétaire, aucune nouvelle devise n'a été dévoilée depuis.

Des dizaines de personnes retirant de l'argent auprès d'un guichet, des liasses de billets de banque violets, verts et oranges, un t-shirt floqué de l'inscription - en anglais - "nouvelle monnaie, même valeur"... Voici les images d'un extrait vidéo viral relayé près de 2.000 fois sur les réseaux sociaux depuis le 24 décembre 2023 (lien archivé ici).

Diffusée sur Facebook, mais aussi par différents comptes TikTok en janvier et en février 2024, cette vidéo est habillée d'un texte en lettres rouges et blanches qui prétend dévoiler "La nouvelle money De l'AES qui est déjà sorti (sic)" (liens archivés ici et ici).

L'acronyme "AES" fait ici référence à l'Alliance des Etats du Sahel, une union diplomatique, économique et sécuritaire scellée en septembre 2023 entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, désormais dirigés par des régimes militaires.

<span>Capture d'écran prise sur Facebook le 8 février 2024 / Croix rouge ajoutée par la rédaction de l'AFP</span>
Capture d'écran prise sur Facebook le 8 février 2024 / Croix rouge ajoutée par la rédaction de l'AFP

En parallèle de la création de cette alliance, ces trois pays du Sahel ont annoncé à la fin du mois de janvier leur volonté de se retirer de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao), organisation économique régionale composée de 15 pays qui s’est opposée aux coups d’Etat ayant successivement porté au pouvoir les militaires à la tête du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

L'organisation a notamment imposé de lourdes sanctions économiques au Niger et au Mali (lien archivé ici).

"Ça c'est la nouvelle monnaie, la nouvelle monnaie au Mali. Vous voyez la photo, ça c'est la nouvelle monnaie", avance une voix masculine butant sur plusieurs mots, tandis que défilent les images de l'extrait vidéo d'1'26".

La voix off poursuit en Bamanankan, langue nationale du Mali devenue langue officielle depuis la révision constitutionnelle impulsée par les militaires au pouvoir, reléguant le français au rang de simple "langue de travail" (lien archivé ici) : "Le Mali et le Burkina vont créer une nouvelle monnaie. Je vous lis ce qu’on a écrit à ce sujet. Ecoutez", interpelle l'homme.

"Bonne nouvelle ! Mali, Niger, Burkina Faso, affaire de l'enterrement du franc CFA, depuis la création de l'Alliance des Etats du Sahel. Beaucoup de questions se posent sur le rôle de cette alliance sur le plan monétaire", ajoute-t-il enfin, en français.

La publication la plus massivement relayée, publiée sur Facebook, cumule plus de 500 commentaires. La très grande majorité d'entre eux adresse des vœux d'encouragement et de félicitations à l'AES, sans remettre en cause la crédibilité de la scène, ni la fiabilité des comptes qui la partagent.

 

<span>Capture d'écran prise sur Facebook le 8 février 2024</span>
Capture d'écran prise sur Facebook le 8 février 2024

Fin novembre 2023, l’ambition de créer une monnaie commune a été évoquée par les trois pays. Depuis, les rumeurs sur la mise en circulation d'une monnaie "sahelienne" inondent les réseaux sociaux, bien que les conditions de la création d'union monétaire soient loin d’être réunies.

La vidéo prétendant montrer cette nouvelle devise a quant à elle été décontextualisée : en réalité, ces images datent de juillet 2022 et montrent les nouveaux billets de banque de la Sierra Leone, pays d'Afrique de l'ouest situé sur la côte Atlantique.

Un montage audio à partir d'une vieille vidéo

Le compte TikTok à l'origine de la publication de ces images, "paaleofficilel226", semble avoir été supprimé. L'AFP n'a en tout cas pas été en mesure de l'identifier sur le réseau social.

<span>Capture d'écran prise sur Facebook le 8 février 2024</span>
Capture d'écran prise sur Facebook le 8 février 2024

Pour retrouver la vidéo originale, nous avons donc effectué une recherche d'image inversée à partir de différentes captures d'écran, qui nous a conduit à un reportage TV diffusé sur la chaîne YouTube d'Africanews le 2 juillet 2022 (lien archivé ici).

 

On y retrouve exactement les mêmes séquences que dans l'extrait que nous vérifions, comme en témoignent les comparaisons visuelles ci-dessous :

<span>Capture d'écran de la vidéo virale (à gauche) et du reportage réalisé par Africanews (à droite) prises le 8 février 2024</span>
Capture d'écran de la vidéo virale (à gauche) et du reportage réalisé par Africanews (à droite) prises le 8 février 2024
<span>Capture d'écran de la vidéo virale (à gauche) et du reportage réalisé par Africanews (à droite) prises le 8 février 2024</span>
Capture d'écran de la vidéo virale (à gauche) et du reportage réalisé par Africanews (à droite) prises le 8 février 2024

"Sierra Leone : de nouveaux billets de banque avec moins de zéros", indique la légende de la chaîne de télévision d'information internationale en continu.

"La Sierra Leone a introduit vendredi une nouvelle monnaie, en supprimant les trois zéro du Leone sur les billets de banque. Avec ce changement, le pays espère gagner en compétitivité sur ses exportations, et lutter contre l'inflation qui était d'environ 12% en 2021", assure également la journaliste dans le reportage, en voix off.

La voix masculine qui accompagne la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, elle, a été ajoutée aux images originales. Sur le fond, son contenu n'a aucun lien avec le sujet de la vidéo, qui illustre la mise en circulation de nouveaux billets de banque dans un pays bien différent du Mali, du Niger et du Burkina Faso.

Pas de monnaie sahélienne

Les rumeurs autour d'une prétendue nouvelle monnaie commune entre le Mali, le Niger le Burkina Faso ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux fin novembre, soit moins de trois mois après la création de l'AES.

Depuis 2020, ces trois pays ont vu accéder par la force à leur tête des officiers jurant de reprendre en main un destin national abandonné selon eux aux étrangers, au premier rang desquels les Français, et leurs "valets" locaux.

Ils ont chassé les soldats et les ambassadeurs français, se sont tournés vers de nouveaux partenaires, dont les Russes, et ont remis en cause un ordre défendu par la Communauté des Etats ouest-africains (Cedeao) (lien archivé ici).

Inquiète d'une contagion devant la succession des putschs, la Cedeao leur a imposé des sanctions pour obtenir le retour des civils aux commandes, et menacé de recourir à la force après le dernier en date, au Niger. Elle les a suspendus de ses organes.

<span>Carte des pays membres de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) incluant ceux visés par des sanctions après un coup d'Etat</span>
Carte des pays membres de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) incluant ceux visés par des sanctions après un coup d'Etat

Les militaires ont serré les rangs et scellé leur solidarité le 16 septembre en créant l'Alliance des Etats du Sahel, dont la charte engage les trois pays à combattre "le terrorisme" et les lie par un "devoir d'assistance et de secours" face à toute agression.

Le 28 janvier, ils ont décidé de retirer leur pays, avec effet immédiat, de la Cedeao.

Deux mois plus tôt, les ministres de l’Économie et des Finances des trois pays du Sahel avaient recommandé la création d'un fonds de stabilisation et d'une banque d'investissement, ainsi que la mise en place d'un comité chargé d'approfondir les réflexions sur les questions d'union économique et monétaire.

Ces recommandations ont relancé le débat sur le franc CFA utilisé dans les trois pays, mais aucune nouvelle monnaie n'a été instituée officiellement ou dévoilée depuis.

Les dirigeants des trois pays n'ont pas annoncé leur retrait de l'UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) qui regroupe les 8 pays utilisant le franc CFA comme monnaie en Afrique de l'Ouest (Côte d'Ivoire, Sénégal, Togo, Burkina, Mali, Guinée-Bissau, Niger et Bénin).

<span>Des partisans de l'Alliance des États du Sahel (ASS) tiennent des pancartes sur lesquelles on peut lire "non à la CEDEAO" lors d'un rassemblement pour célébrer le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), à Bamako, le 1er février 2024</span><div><span>OUSMANE MAKAVELI</span><span>AFP</span></div>

Les vives critiques formulées par ces régimes et leurs partisans à l’encontre du franc CFA la monnaie commune des pays membres de l’Uemoa, pourraient cependant conduire les pays de l’AES à quitter cette organisation, et à renoncer à la libre circulation des biens et des personnes en attendant l’émergence d’une zone de libre-échange continentale africaine, encore à l’état de projet.

Depuis des décennies, le franc CFA nourrit un débat virulent entre ses détracteurs qui le dénoncent comme une monnaie "post-coloniale", qui perpétue l'influence de la France en Afrique, et ses défenseurs qui louent la stabilité monétaire qu'il apporte.

La monnaie, utilisée par 14 pays d'Afrique de l'Ouest et centrale, est indexée sur l'euro et convertible avec la monnaie européenne. Jusque récemment les Etats utilisateurs devaient déposer 50% de leurs réserves en France.

La situation a changé depuis 2020 pour les huit pays de la zone UEMOA, à la suite de la réforme du franc CFA annoncée en décembre 2019 par les présidents français et ivoirien Emmanuel Macron et Alassane Ouattara.

La France a cessé de participer aux instances de gouvernance de l'UEMOA, et la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (BCEAO) ne doit plus déposer la moitié de ses réserves de changes auprès de la Banque de France, obligation qui était perçue comme une dépendance humiliante vis-à-vis de la France par les détracteurs du franc CFA.

Une chose ne change pas en revanche : l'indexation de la devise sur le cours de l'euro qui apporte une stabilité aux économies des pays de la zone mais les rend également dépendants de la politique monétaire de la Banque centrale européenne.