Vidéo : le cri de détresse d’une Afghane torturée et forcée d’épouser un Taliban

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Dans une vidéo de 19 minutes publiée par les médias afghans le 30 août, une ancienne étudiante en médecine nommée Elaha affirme, images à l'appui, avoir été battue, violée et torturée par Saeed Khosty, un ancien responsable Taliban, durant ces six derniers mois. Elle affirme également que Saeed Khosty a menacé sa famille et l'a forcée à l'épouser.

Cette vidéo, dont l'authenticité a été confirmée aux Observateurs de France 24 par deux personnes ayant été en contact avec la jeune femme, met en lumière les abus de pouvoir et la violence envers les femmes dans un Afghanistan contrôlé par les Taliban.

"Maintenant que cette vidéo est publiée, il est possible que personne ne me revoie, je risque de mourir", déclare Elaha dans la vidéo, qu'elle a enregistrée en plusieurs fois, pendant sa captivité. Elle a transmis ces enregistrements, des photos et des vidéos la montrant avec Saeed Khosty à des militants des droits des femmes et à des journalistes qui les ont publiés en ligne. Ces mêmes militants affirment qu'elle est désormais en sécurité dans un lieu non divulgué.

Le 31 août, Saeed Khosty, un ancien porte-parole du ministère de l'Intérieur des Taliban a reconnu sur Twitter qu’il avait bien épousé Elaha. Il a déclaré qu'ils s'étaient mariés à sa demande, après qu'elle l'a approché. Il a cependant nié l’avoir battue. "Elle avait quelques problèmes concernant ses croyances et sa foi. J'ai essayé de la remettre dans le droit chemin en discutant et en la conseillant, mais cela n'a pas fonctionné", a-t-il écrit. Il a déclaré avoir divorcé d'Elaha et l'a accusée d'avoir commis un blasphème, un délit passible d'exécution dans l'Afghanistan des Taliban. Il ne fait aucune référence à la vidéo d'Elaha ou aux accusations de viol dans sa réponse.

Alors que certains médias ont rapporté le 31 août que la jeune femme avait été arrêtée, des défenseurs des droits des femmes ont affirmé que ce n'était pas le cas et qu'elle se trouvait toujours en lieu sûr. Des responsables Taliban ont déclaré à un média afghan local qu'un tweet censé annoncer son arrestation était en fait inexact.

"Je préfère mourir une fois plutôt que des milliers de fois"

Dans la vidéo que la jeune femme a enregistrée alors qu'elle était encore en captivité, elle décrit sa situation en dari, l'une des deux langues principales de l'Afghanistan. Dans la vidéo, elle montre les cicatrices et les blessures qu'elle dit avoir reçues à la suite des coups répétés de Saeed Khosty (à 13:31). Elle commence la vidéo en donnant son nom et celui de son bourreau.

Je m'appelle Elaha. J'étais étudiante en médecine à l'université de Kaboul et mon père était général dans l'armée afghane... Saeed Khosty, porte-parole du ministère de l'Intérieur, m'a "mariée" de force dans un bureau des services de renseignement pendant le mois de Dalv [NDLR : le mois persan qui va du 20 janvier au 18 février]. ... Il m'a forcée à l'"épouser" dans le bureau des services de renseignement.

Elle dit dans la vidéo que Saeed Khosty l'a vue pour la première fois après son arrestation à Kaboul en février.

J'ai été arrêtée à un poste de contrôle Taliban parce que j'avais des photos d'hommes de l'armée afghane sur mon téléphone.... Les Taliban m'ont détenue dans le bureau de police du secteur 11. Saeed Khosty était là et filmait des vidéos des personnes arrêtées. Il m'a vue. Il m'a accusée de participer à des manifestations anti-Taliban, mais c'était un mensonge. Puis, il m'a demandé mon adresse... Il m'a dit : "Tu penses que tu es un médecin, que tu es quelqu'un ? Vous êtes une égoïste. Au bout du compte, tu n'es qu'une femme, et les femmes sont inférieures aux hommes."

Ils m'ont ensuite emmenée dans un autre endroit, avec un panneau indiquant "Section de commandement 08, bureau 104".... Il m'a battue et violée et a enregistré des vidéos de ses actes....Puis il m'a forcée à enregistrer une vidéo disant que je l'épouserais librement…Mais j'étais prisonnière.

Le lendemain, des gens sont venus et m'ont donné un morceau de papier, en disant "Ceci est ta confession, signe-la"... Ils m'ont dit : "Tu as insulté l'État islamique [le gouvernement Taliban]. Insulter l'État islamique, c'est comme insulter Allah et nous pourrions te lapider". J'ai répondu que non, je n'avais rien fait. Mais ils m'ont battue…

Le lendemain, ils ont fait venir un mollah dans le bureau des renseignements et ils m'ont forcée à l'épouser. Ils m'ont forcée à lui embrasser les pieds. Dans le même bureau, ils m'ont forcée à dire dans une vidéo que je l'avais épousé librement.

Des vidéos montrent un responsable Taliban au domicile de sa famille

Les défenseurs des droits des femmes affirment qu'Elaha a été libérée du centre de détention et autorisée à retourner dans sa maison familiale. Des vidéos filmées apparemment par sa famille montrent que Saeed Khosty a effectué au moins deux visites au domicile.

Dans la plaidoirie vidéo publiée le 30 août, Elaha dit :

"Il nous a menacés, moi et ma famille. Il voulait forcer ma sœur à épouser un membre âgé des Taliban. Ma famille a dû s'échapper d'Afghanistan pour sauver ma sœur."

Dans cette vidéo publiée sur les réseaux sociaux afghans le 30 août 2022, on peut entendre Elaha dire à Saeed Khosty : "Arrête de parler ! Sors de cette maison !" Saeed Khosty demande : "Pourquoi avez-vous apporté une pelle ? Ce sont mes soldats." Elaha répond : "Tu me menaces avec tes soldats ? Arrête de parler, sort de cette maison !"

Dans cette vidéo, également publiée sur les réseaux sociaux afghans le 30 août 2022, on voit Elaha essayer de pousser l'ancien responsable Taliban Saeed Khosty hors de la maison familiale avec une pelle. Elaha a déclaré aux militants des droits des femmes que l'incident s'était produit pendant le mois perse de Hout [du 19 février au 20 mars], et que Saeed Khosty était arrivé avec des soldats talibans et avait essayé d'entrer de force dans la maison.

"Toutes les nuits, il me bat"

France 24 a vérifié le récit d'Elaha auprès de deux sources : Mukhtar Wafaei, un journaliste afghan qui s'est entretenu directement avec elle le 30 août, et Huda Khamoush, une célèbre militante afghane des droits des femmes. Ils ont déclaré qu'à un moment donné, elle a été emmenée pour vivre avec Khosty. La jeune femme a décrit ses conditions de vie dans son message vidéo.

Je n'avais qu'un téléphone de base et je ne pouvais contacter personne d'autre que lui. Il a forcé l'université à me renvoyer... J'ai essayé de m'échapper plusieurs fois, mais sans succès...

Toutes les nuits, il me bat. Parfois, il se réveille et veut m'étrangler... Il me bat tous les jours, il est sauvage. Il a également pris de nombreuses vidéos de moi nue et a menacé de les publier si je fuyais à nouveau...

À un moment donné, ses blessures étaient si graves qu'elle a été emmenée à l'hôpital. Un travailleur médical a envoyé une courte vidéo d'elle à Khamoush, qui l'a publiée sur Twitter en disant que Saeed Khosty avait battu la jeune femme et l'avait forcée à l'épouser. "J'ai publié la vidéo, mais malheureusement, elle n'a pas suscité beaucoup d'attention à l'époque", a-t-elle déclaré aux Observateurs de France 24.

"Je ne sais pas ce qui va se passer quand je publierai cette vidéo"

Elaha a déclaré avoir enregistré son message vidéo depuis un appartement situé près du ministère des Affaires étrangères à Kaboul. "Elle n'avait ni internet ni téléphone pour atteindre le monde extérieur, mais finalement, il y a quelques jours, elle a pu mettre la main sur un téléphone connecté à internet", a déclaré Khamoush à France 24. "Elle a enregistré une vidéo et l'a envoyée pour être publiée".

Je ne sais pas ce qui va se passer quand je publierai cette vidéo mais je supplie quelqu'un de m'aider, de me sauver la vie. Je suis enceinte...

Il y a un bureau des renseignements à côté de notre maison. Il y a toujours des patrouilles, et personne ne peut venir dans cette rue. Aidez-moi s'il vous plaît ...

Peut-être qu'ils vont me tuer, mais je préfère mourir une fois que des milliers de fois... Personne n'ose m'aider, ils disent que les Taliban sont au pouvoir et ils ont peur qu'ils puissent faire la même chose à leurs filles aussi. Ils disent qu'ils sont au pouvoir, que tu dois endurer.