Victoire du Sinn Fein en Irlande du Nord: «Les unionistes pourront paralyser les institutions»

Pour la première fois en 100 ans, le parti Sinn Fein, qui prône la réunification de l’Irlande, est arrivé en tête des élections parlementaires du 5 mai. Il devance les unionistes du DUP, fidèles à la couronne britannique. Savourant son succès électoral, le Sinn Fein a déjà annoncé qu’une « nouvelle ère » s'ouvrira. Mais le risque de paralysie demeure. Interview avec Fabrice Mourlon, professeur à l'université Sorbonne nouvelle

RFI : Le Sinn Fein devient la première force politique en Irlande du Nord. S’agit-il d’un tournant historique ?

Fabrice Mourlon : C’est vrai que c’est une victoire historique. C’est la première fois que les nationalistes sont plus forts que les autres partis. Le Sinn Fein remporte 27 sièges, mais le DUP (Parti unioniste démocrate) en obtient quand même 25 sièges. Il y a donc seulement deux sièges d’écart. L’autre point important, c’est la montée spectaculaire du parti centriste Alliance qui devient le troisième parti en Irlande du Nord (avec 17 sièges). C’est un parti politique non-confessionnel. Contrairement au Sinn Fein et au DUP, la question de la réunification est secondaire pour ce parti.

Michelle O’Neill, dirigeante du Sinn Fein et probable future Première ministre locale, annonce déjà une « nouvelle ère ». Quelle sera sa feuille de route et quelle est sa marge de manœuvre ?

Dans son programme, le Sinn Fein a mis l’accent sur des problèmes sociaux et économiques, sur le pouvoir d’achat et donc sur des questions qui concernent les gens au jour le jour. En revanche, concernant la question de la réunification, elle ne pourra pas être décidée par le gouvernement nord-irlandais, puisque c’est le secrétaire d’État à l’Irlande du Nord, qui fait partie du gouvernement de Londres, qui décide de déclencher oui ou non un référendum.

Est-ce que dans l’opinion publique, vous constatez un courant important en faveur d’une réunification avec l’Irlande ou bien la victoire des nationalistes s’explique-t-elle plutôt par la faiblesse des unionistes ?

Un peu des deux. Les sondages d’opinion à propos de la réunification de l’Irlande fluctuent énormément. Dernièrement, c’est autour de 30 à 35% de gens qui se disent favorables à la réunification. Même s’il y a une volonté de la part de certains de voir une Irlande unifiée, peut-être qu’il faut encore attendre un peu pour voir plus clair. Car tous les débats qui sont liés au Brexit et ses conséquences ont énormément ravivé les tensions, surtout au sein du DUP qui s’est énormément fragmenté. Dans les journaux ce matin, les commentateurs conseillent aux unionistes de se montrer unis face aux nationalistes du Sinn Fein. D’une manière générale, les gens voudraient que les institutions en Irlande du Nord fonctionnent, puisque les institutions en Irlande du Nord représentent leurs intérêts au quotidien.

Voyez-vous un risque de paralysie politique, puisqu’en vertu de l’accord de paix de 1998, unionistes et nationalistes sont dans l’obligation de gouverner ensemble ?

En fait, ce sont les deux premières formations qui comptabilisent le plus de voix à l’Assemblée d’Irlande du Nord qui obtiennent le poste de Premier ministre et celui de vice-Premier ministre. Alors, le problème qui peut se poser, c’est que le DUP refuse de nommer quelqu’un comme vice-Premier ministre. Donc, ils pourraient tout à fait paralyser les institutions.

Mais le Sinn Fein a déjà promis de vouloir surmonter les divisions. Est-ce réaliste à votre avis ?

Je l’espère. Je pense que le Sinn Fein a tout intérêt à gouverner avec le DUP. Ils doivent faire fonctionner les institutions ensemble. L’Assemblée locale et l’exécutif local doivent résoudre les problèmes du quotidien des gens. C’est cela qui est important pour les électeurs. Donc, ils ont tout intérêt à faire fonctionner les institutions, sinon ils ne pourront pas gouverner. L’Accord de paix du Vendredi saint de 1998 prévoit de fait un gouvernement de consensus, c’est-à-dire que les deux premières forces politiques occupent les postes de Premier ministre et de vice-Premier ministre. Ensuite, les ministres sont choisis parmi les autres partis politiques, cela veut dire que le pouvoir est de toute façon partagé.

► À écouter aussi : Grand Reportage - 50 ans après, les plaies du Bloody Sunday saignent toujours

Selon vous, cette victoire du Sinn Fein va-t-elle relancer le débat sur la fin de la partition de l’Irlande ?

Ce débat a en effet à nouveau lieu depuis le Brexit. C’est comme un spectre qui revient. Le Brexit fait ressurgir ces questions-là, puisqu’il y a eu la question de la frontière, ça a fait renaître les tensions. Le Sinn Fein a toujours milité pour la réunification, ce n’est pas nouveau. La paix en Irlande du Nord reste encore aujourd’hui une paix fragile.

Et est-ce que vous pensez que la question du Brexit va s’inviter à nouveau dans le débat politique en Irlande du Nord ?

Le problème, c’est que cette histoire est vraiment la quadrature du cercle. Mettre une frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, cela mettrait tout de suite le feu aux poudres. Et c’est pour cela que les négociations étaient extrêmement politiques. L’Irlande du Nord est un enjeu qui n’avait pas été pris en compte au Royaume-Uni par Boris Johnson et ceux qui ont milité pour le Brexit. Ce n’était pas leur premier problème. Leur seul souci était de sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne. Mais évidemment, l’Irlande du Nord est fragilisée par le Brexit.

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles