Venezuela : l’opposant Juan Guaido tente un boycott risqué des législatives

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Les électeurs vénézuéliens ont à renouveler dimanche un parlement au pouvoir symbolique. Une partie de l'opposition, incarnée par le président autoproclamée Juan Guaido, boycotte ce scrutin. En perte d'influence, ce dernier préfère miser sur une consultation populaire parallèle qui commence samedi.

Le parti socialiste unifié du Venezuela du président Nicolas Maduro compte bien reprendre le dernier bastion de l'opposition, dont une partie boycotte l’élection législative prévue dimanche 6 décembre. L'opposition, incarnée par Juan Guaido, président autoproclamé du pays et reconnu par une soixantaine de pays, dont les États-Unis et la France, préfère miser sur une consultation parallèle pour redorer sa légitimité comme figure de proue de celle-ci.

Le parlement unicaméral est le seul contre-pouvoir au président Maduro contrôlé par l'opposition depuis les dernières législatives de 2015 et qui avait mis fin à quinze ans d'hégémonie chaviste, du nom de l'ancien président, Hugo Chavez (de 1999 à 2013).

Le pouvoir de l'Assemblée nationale vénézuélienne n'est cependant désormais que symbolique, car toutes ses décisions sont désormais annulées par la Cour suprême, acquise à Maduro. C'est l'Assemblée constituante, mise en place en 2017 à l'issue d'un autre scrutin contesté et boycotté par l'opposition, qui remplace dans les faits l'Assemblée nationale. Or cette nouvelle entité est constituée quasi-intégralement de militants chavistes.

Juan Guaido dénonce "une fraude"

"L'opposition n'a jamais été aussi peu crédible aux yeux de la population vénézuélienne. Juan Guaido est arrivé en promettant de chasser Nicolas Maduro du palais présidentiel de Miraflores et il en a été incapable", explique Aquiles Este, politologue vénézuélien basé à Miami, interrogé par France 24. "La très faible participation prévue pour le scrutin démontre bien le peu d'intérêt et de crédibilité que conserve cette opposition désunie et désarticulée. La population vénézuélienne a aujourd'hui pour priorité de survivre."

Juan Guaido a beaucoup à perdre dans le scrutin de dimanche. Devenu président de l'Assemblée nationale en janvier 2019, il a tiré de cette position la légitimité pour contester la réélection de Nicolas Maduro et se proclamer président par interim avec le soutien des chancelleries occidentales.

Juan Guaido considère cette élection organisée par le pouvoir en place comme "une fraude". Son allié Washington les a par avance qualifiées de "ni libres, ni justes". L'Union européenne a appelé sans succès à leur report et l'Organisation des États américains ne voit rien de démocratique dans ce scrutin.

Pour Luis Vicente Leon, analyste politique et directeur de l'institut de sondage Datanalisis, "Maduro ne cherche pas à ce que les États-Unis ou l'Europe reconnaissent [la légitimité du parlement], il veut que la Chine" et d'autres pays avec qui il a des relations commerciales – Russie, Inde, Mexique ou Turquie – "sentent que fonctionnent des institutions qui valideront de futurs accords commerciaux".

Sûr de sa force, le pouvoir vénézuelien a même invité en septembre les Nations unies et à l'UE à envoyer des observateurs.

Une opposition divisée sur la marche à suivre

Si les principaux partis d'opposition ont appelé au boycott, une petite aile a décidé de participer au scrutin. Le quotidien espagnol El Pais s'intéresse à cette opposition qui s'éloigne de Juan Guaido, au risque de légitimer la victoire du parti chaviste.

Ces partis, qui se rassemblent au sein de la "Mesa del dialogo nacional", sont issus de l'opposition historique au chavisme, la "mesa de la Unidad democratica". Ils prônent un dialogue avec le pouvoir et sont surnommés la "mesita" au Venezuela.

Ces derniers mois, ils ont obtenu des concessions de la part de Nicolas Maduro, à commencer par deux sièges sur les cinq que compte le Conseil national électoral. Pas une majorité donc, mais une manière déjà de signifier à Juan Guaido qu'il n'a plus le monopole de l'opposition. Ce dernier avait déjà eu une première alerte sur sa perte d'influence en janvier 2020 lorsqu'un autre opposant, Luis Parra, avait voulu lui ravir son poste de président de l'Assemblée national. La "mesita" a également collaboré à la réforme constitutionnelle qui introduit une part de proportionnelle dans l'élection législative et passé le nombre de députés à 277, contre 167 auparavant.

Cependant, si cette opposition est coalisée autour de l'idée de présenter des candidats pour contrer le chavisme autoritaire de Nicolas Maduro, elle n'est pas unifiée. Chacun présente ses propres candidats et les orientations politiques sont très hétérogènes. On retrouve pêle-mêle : le parti Avanzada Progresista de Henri Falcon, candidat à la présidentielle 2018 et compagnon de route de Hugo Chavez, le parti centriste Cambiemos de Timoteo Zambrano ou encore le Movimiento Esperanza por el Cambio du pasteur évangélique Javier Bertucci.

"Ces candidats bénéficieront des voix de ceux qui rejettent Maduro et celles des critiques de Guaido pour son appel à l'abstention", estime cependant Luis Vincente Leon.

Juan Guaido veut se relégitimer

Le bloc d'opposition dirigé par Juan Guaido est en perte de vitesse, ses coups de force médiatiques début 2019 n'ayant abouti à rien de concret face au pouvoir vénézuélien. Pour retrouver une certaine légitimité, l'opposant mise sur une consultation populaire organisée du 5 au 12 décembre. Il souhaite faire entériner une prolongation du mandat de l'actuelle Assemblée nationale et promouvoir de nouvelles sanctions contre le gouvernement Maduro. Le vote, sous forme de référendum, doit avoir lieu entre le 5 et le 12 décembre, sans le concours du Conseil national électoral, dont il récuse l'indépendance.

Les Vénézuéliens seront appelés à dire s'ils rejettent ces législatives planifiées par le pouvoir et s'ils soutiennent "tous les mécanismes de pression, à l'intérieur comme à l'extérieur" du Venezuela pour organiser des "élections présidentielle et législatives libres".

"La coalition autour de Juan Guaido a lancé cette opération pour donner un peu d'air à la légitimation de ce dernier en tant que président par intérim", note Aquiles Este. "La question que je me pose moi-même en tant que citoyen vénézuelien : c'est comment continuer à lutter contre mafia actuellement au pouvoir ? Il faut trouver de nouvelles solutions, car après le 6 décembre, Juan Guaido sera tout simplement hors du pouvoir. Il faut trouver une autre solution peut-être avec la future administration Biden."

Juan Guaido est sous pression pour obtenir un succès d'estime. Donald Trump, qui a soutenu son aventure, et fut l'un des premiers à le reconnaître, est sur le départ. Et sa relation avec lui s'est détérioré.

"Les relations entre Juan Guaido se sont refroidies depuis février 2019. Le concert humanitaire devait être le prélude à la prise de pouvoir de Juan Guaido, qui promettait d'être soutenu par la population et les militaires. Rien de tout cela ne s'est produit", expliquait mi-octobre Jean-Jacques Kourliandsky, dans une interview à France 24. "Donald Trump, fidèle à sa préférence pour les hommes forts et les 'vainqueurs', voit désormais Juan Guaido comme un 'loser'."

Juan Guaido affirme avoir approché le président Joe Biden par l'intermédiaire de membres du Congrès américain afin de conserver le "soutien bipartite" des démocrates et des républicains. Il n'a cependant pas encore parlé directement au président élu ou à son entourage. Les conseillers de Joe Biden, quant à eux, ont déclaré qu'ils exploreront les contacts directs avec Nicolas Maduro.

Luis Vicente Leon note que certains gouvernements européens rechignent également à donner carte blanche "ad infinitum" au président intérimaire, car selon lui "l'abstention ne mène absolument nulle part [sauf] à préserver un gouvernement intérimaire qui n'est que symbolique"

Et justement, malgré les tentatives du pouvoir de mobiliser un maximum d’électeurs sur les 20 millions convoqués aux urnes, l’abstention risque d'être la grande gagnante du scrutin : selon les sondeurs, elle devrait se situer aux alentours de 70 %.

Pour Félix Seijas, directeur de l'institut de sondage Delphos interrogé par l'AFP, cette élection sera "une guerre de communication" où chaque camp cherchera à délivrer son message au monde : faible participation pour l'opposition ; succès représentatif pour les chavistes."