Variole du singe: les hommes homosexuels "victimes accusées" de la maladie?

Pour Christophe Broqua, plusieurs éléments de contexte ont favorisé
Pour Christophe Broqua, plusieurs éléments de contexte ont favorisé

Pour Christophe Broqua, plusieurs éléments de contexte ont favorisé "le fait de désigner les hommes homosexuels comme étant plus touchés que les autres" par la variole du singe. (Photo: Smith Collection/Gado via Getty Images)

LGBTQ+ - “Si nous laissons ce genre de messages stigmatisants se propager et s’installer, ils auront des conséquences à long terme”, a averti Matthew Kavanagh dans Le Monde le 25 mai dernier. Le directeur adjoint de l’Onusida s’exprimait au sujet de la variole du singe, dont la médiatisation a déjà, en partie, conduit à une stigmatisation de la communauté gay.

“Ces cas sont survenus principalement, mais pas uniquement, chez des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes”, précise en effet Santé Publique France dans son communiqué du 23 mai 2022, à l’instar de d’autres agences de santé nationales à l’étranger.

Chargé de recherche au CNRS et membre de l’institut des Mondes Africains, Christophe Broqua explique au HuffPost “que plusieurs éléments de contexte favorisent le fait de désigner les hommes homosexuels comme étant - par hypothèse - plus touchés que les autres”. Le chercheur est notamment l’auteur de Agir pour ne pas mourir! Act Up, les homosexuels et le sida, paru en 2006.

Plusieurs organisations comme l’Onusida ou l’OMS ont récemment alerté quant au lien réalisé entre la variole du singe et la communauté gay. Quel regard portez-vous sur le fait que ce lien soit mis en avant?

Christophe Broqua: On voit là se profiler un risque inhérent à toute épidémie. C’est la recherche de coupables avec parfoisle phénomène qu’on appelle de la “victime accusée”, c’est-à-dire le fait que des groupes qui seraient parmi les victimes d’une épidémie se trouvent désignés comme étant responsables. Là, ce n’est pas encore le cas mais c’est un risque puisqu’on voit clairement une désignation de certains groupes dans la communication.

Ce phénomène a été particulièrement visible lors de l’épidémie de sida puisqu’on parlait de “cancer gay” et qu’on avait établi la liste des “4H” qui étaient les homosexuels, les héroïnomanes, les hémophiles et les Haïtiens. Précisément des populations qui étaient extrêmement stigmatisées pour être dites responsables de la diffusion de l’épidémie.

À quel autre risque ce lien peut-il conduire?

Il y a dans les contextes épidémiques des réflexes qui peuvent être dangereux et là ce dont on va s’inquiéter ce sont les réflexes coercitifs. C’est-à-dire que lorsqu’on parle d’une population touchée, on peut chercher à l’isoler, à la contraindre etc... Et quand une épidémie touche des minorités précédemment stigmatisées, ces risques sont accrus. Ils se trouvent renforcés car les “victimes accusées” sont toutes désignées.

Est-ce qu’on peut reprocher aux autorités sanitaires de mentionner que les cas de variole du singe touchent majoritairement des hommes homosexuels alors que le virus se transmet indépendamment de l’orientation sexuelle de chacun?

Il y a deux choses à distinguer dans le cas de la variole du singe. D’une part, il est logique que les autorités sanitaires et que les spécialistes, les scientifiques s’intéressent aux facteurs susceptibles de rendre possible le développement d’une épidémie. On ne peut pas faire le reproche aux autorités ni aux scientifiques de rechercher les facteurs qui favorisent la diffusion et là, une des hypothèses est que les homosexuels soient plus touchés que les autres. Dans le cas du VIH, ce constat a aidé à expliquer le mode de transmission et l’origine virale de l’épidémie par exemple.

En revanche, là où on peut faire une mise en garde, c’est sur le plan de la communication publique, et surtout de la façon dont les médias reprennent l’information. Le risque le plus grand, c’est le risque des dérives médiatiques. Et en particulier dans des pays où les risques coercitifs pourraient être plus forts et où la communication concerne les catégories qui sont les plus stigmatisées.

Il est légitime de se poser certaines questions sur le plan scientifique mais il peut être risqué d’en faire un élément de communication publique.Christophe Broqua, chargé de recherche au CNRS

Dire certaines choses en France n’a pas les mêmes implications que dans d’autres pays, alors que l’épidémie peut être mondiale, donc il faut anticiper sur les risques que pourrait provoquer une communication qui ne serait pas bienveillante, qui ne serait pas maîtrisée. La médiatisation peut par ailleurs conduire à pointer du doigt certaines pratiques, cela peut offrir une occasion à certains pour critiquer les homosexuels, les minorités sexuelles et de genre. Il est légitime de se poser certaines questions sur le plan scientifique mais il peut être risqué d’en faire un élément de communication publique.

Même si les scientifiques explorent aujourd’hui toutes les pistes, est-ce qu’au niveau de la recherche on peut déjà avoir certains préjugés? 

En effet, y compris dans les domaines de la recherche et des politiques publiques, les savoirs mobilisés peuvent être empreints de préjugés. On n’est pas forcément dans la neutralité et l’objectivité. Et on le voit dans le cas de la variole du singe: si on établit aujourd’hui le fait que les homosexuels sont les plus touchés, cela peut rapidement changer au vu des modes de transmission.

Il faut tenir compte d’un élément qui fait qu’on établit pour le moment une présence plus importante de ce virus chez les gays: c’est une population particulièrement surveillée sur le plan sanitaire. C’était déjà le cas au début de l’épidémie de sida et c’est ce qui a permis d’identifier les tout premiers malades. Cela peut donc impliquer que ces personnes soient sur-représentées dans les cas déclarés. Ce n’est qu’une hypothèse mais, dans ce cas, on pourrait s’interroger sur la neutralité de la désignation de certains groupes par les autorités publiques, notamment s’il s’avérait que cela n’était pas pertinent.

A contrario, est-ce qu’il peut y avoir un risque à ne pas mettre l’accent sur les communautés qui sont les plus touchées aujourd’hui?

En fait, il ne faut pas non plus négliger certains facteurs sur le plan scientifique ou politique dans le seul but d’éviter les risques de la médiatisation. C’est ce qu’on a observé dans le cas de l’épidémie de sida par exemple: les personnes impliquées ont été confrontées à une double contrainte.

D’une part, il fallait lutter contre l’épidémie dans les groupes où elle se développait et en même temps, il fallait faire le plus possible en sorte d’éviter la stigmatisation, ce qui a pu avoir comme conséquence de minimiser l’importance de l’épidémie dans certains groupes, notamment à la fin des années 1980. Il y a eu un phénomène qu’on a appelé la “déshomosexualisation du sida”.

Act Up a par exemple critiqué le fait que, dans le discours des pouvoirs publics, on ne prenait plus en compte le fait que l’épidémie restait concentrée dans certaines populations, et en particulier les hommes homosexuels, ce qui nécessitait de redoubler d’efforts vis-à-vis de cette population. D’autres associations ont par ailleurs critiqué le même phénomène d’occultation de l’épidémie chez les migrants.

Dans une société idéale, il faudrait que les responsables médicaux, scientifiques et politiques puissent indiquer quelles sont les populations touchées par une épidémie sans que ces populations en subissent les conséquences en termes de stigmatisation ou de violences. Au fond, ce qui est en cause ce n’est pas tant la façon dont procèdent les pouvoirs publics ou les scientifiques que le statut qu’on réserve à certains groupes sociaux.

À voir également sur Le HuffPost: “Les liens entre variole du singe et Covid ne sont pas ceux que vous pensez”

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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