Une vague “apocalyptique” de Covid-19 frappe l’Iran : “il n’y a même plus un brancard disponible”

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Certains Iraniens parlent déjà d’une quatrième vague et il s’agit en tout cas de la période la plus difficile depuis le début de la pandémie. Selon les chiffres officiels, il n’y a plus aucun lit disponible dans les services de réanimation en Iran, et plus aucun lit tous services confondus dans les 100 hôpitaux de Téhéran. Sans perspective d’une vaccination rapide et massive de la population, les soignants sont à bout de nerfs.

Environ 500 personnes meurent chaque jour en Iran d’une infection au Covid-19 d’après les chiffres officiels. Le nombre total de décès s’élève quant à lui à 70 000 morts, un chiffre minimisé selon le Conseil scientifique iranien, qui estime qu’il pourrait être quatre fois supérieur.

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La rédaction des Observateurs a publié une série d’articles sur la pandémie qui a touché sévèrement le pays l’année dernière, mais tous les soignants interrogés ces derniers jours ont confirmé que ce qu’ils vivaient aujourd’hui était bien pire que la situation de 2020.

Vidéo prise dans un hôpital de Nahavand (ouest) le 16 avril 2021, où il ne reste aucune place disponible.

“C’est apocalyptique”

Jamshid (pseudonyme) est fournisseur de matériel pour des hôpitaux de Téhéran :

Il n’y a littéralement plus de place dans les hôpitaux de Téhéran. Ils ont rempli de lits les cafétérias et les salles de soins pour les patients atteints du Covid-19. Certains hôpitaux transformés en “centres Covid-19” comme l’hôpital Masih Daneshvari n’acceptent plus personne aux urgences, il n’y a pas de place, pas même de brancards. Ils ont même mis des caisses de rangement dans la cour pour pouvoir mettre plus de lits.

Les vies des patients sont mises en danger par le manque de médicaments. Les protocoles médicaux prévoient par exemple de donner deux comprimés de Kaletra [un antiviral, NDLR] toutes les huit heures. Vu qu’ils n’en n’ont pas assez, ils donnent un seul comprimé.

Au-delà du manque de moyens, il y a aussi une lourde charge mentale pour le personnel médical avec un nombre de morts élevé tous les jours, ce qui est difficile à vivre. Dans tous les hôpitaux où je me rends, j’entends la même chose : les soignants ne peuvent plus continuer de travailler dans ces conditions.

Je remarque aussi que de plus en plus de personnes vivant en banlieue de Téhéran viennent dans la capitale pour se faire soigner parce qu’il n’y a plus de lits là où ils vivent. Ces hôpitaux [de banlieue] sont encore plus saturés que ceux de Téhéran, et on peut voir à l’extérieur des proches de malades assis ou endormis dans leurs voitures ou dans la cour. Dans les cours des hôpitaux il y a aussi tous les corps en attente de transfert. Dans le regard des gens, il n’y a que de la peine et du découragement. C’est apocalyptique et tellement dur d’assister à ça”.

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Le 21 avril, la morgue centrale de Téhéran a annoncé qu’en 50 ans la capitale n’avait pas eu autant de morts en une journée, avec 150 morts du Covid-19 et 200 décès d’autres causes.

“Le système de santé s’est déjà écroulé”

Shima (pseudonyme) est médecin dans une petite ville de la province de Mazandaran (nord). Elle a contracté le Covid-19 à deux reprises.

Malgré nos principes et notre éthique professionnelle, nous conseillons ouvertement aux gens de ne pas se rendre à l’hôpital puisque nous sommes sûrs qu’ils y tomberont encore plus malades. De fortes concentrations du virus et de ses variants y sont présentes et nous ne pouvons rien faire contre cela.

Les quelques respirateurs que nous avons sont occupés, nous n’avons pas de lits, pas de médicaments et nous n’aurons bientôt plus d’oxygène. Nous manquons aussi de temps et ne pouvons pas nous occuper correctement des patients puisque nous passons nos journées à courir de malade en malade. Même si une personne parvient à trouver un lit, elle devra payer cher pour rien, entre deux et trois millions de tomans pour une nuit [66 à 100 euros, quand le salaire minimum mensuel est de 88 euros].

Même s’ils restent à la maison, ils devront payer 8 millions de tomans [267 euros] pour les médicaments et, en cas de besoin, ils devront aussi payer leurs bouteilles d’oxygène. Pour une semaine d’oxygène il faut débourser 6 millions de tomans [200 euros]. Ça fait donc un total de 14 millions de tomans pour se soigner à domicile [467 euros].

Tout cela alors que 30 % de mes collègues, médecins, infirmiers et autres, sont actuellement infectés par le Covid-19 et que certains d’entre eux doivent continuer de venir travailler à cause du manque de personnel. Nous n’avons plus de kits de test PCR. Nous avons des “masques nano”, un peu meilleurs que les masques chirurgicaux, mais pas de masques N95. Nous n’avons pas de gants. Nous n’avons même pas de pièce pour nos collègues malades, ils dorment par terre.

Ces dernières 24 heures [le 21 avril, NDLR], dans notre seul service de notre petite ville, nous avons reçu plus de 150 patients atteints du Covid-19. Nous entendons que chaque jour, deux ou trois confrères du corps médical meurent du coronavirus ou d’une crise cardiaque liée au virus et à une charge de travail importante. Par rapport à une période normale, nous travaillons deux à trois fois plus d’heures avec la pandémie. La plupart d’entre nous n’ont pas encore reçu de vaccin

Selon un décompte réalisé par notre rédaction depuis le début de la pandémie en Iran, au moins 533 soignants sont morts du Covid-19. Selon Amnesty International, au moins 17 000 soignants ont perdu la vie à cause du virus, dont 3 500 aux États-Unis, pays où ce taux de mortalité est le plus élevé.

Je ne sais pas pour les autres régions ou les grandes villes, mais pour ce que j’en vois le système de santé s’est écroulé. Je n’ai jamais vu une chose pareille. Quand en tant que médecin je conseille à mes patients de rentrer chez eux malgré des poumons infectés, quand je ne peux rien faire d’autre que prier pour eux, pour moi c’est clair que ce système de santé s’est effondré.

Selon les chiffres officiels, l’Iran, qui compte près de 83 millions d’habitants, a injecté 700 000 doses de vaccin, pour la plupart du vaccin russe Sputnik V. Le 8 janvier 2021, l’ayatollah Ali Khamenei a banni l’importation de tout vaccin américain ou britannique.

Vidéo prise le 16 avril 2021 dans l’hôpital de Dehdasht, dans le sud-est de l’Iran.

“Elle n’est pas officielle, mais la véritable politique est celle de l’immunité collective”

Hadi Yazdani est un médecin à Isfahan (centre), il décrit la situation dans sa ville :

Selon moi, le nombre de morts est élevé pour des raisons socio-économiques. Notre économie est très endommagée par les sanctions économiques américaines et la mauvaise gestion du gouvernement iranien. De nombreux gouvernements financent un système d’aides pour aider les personnes à rester chez elles et ainsi réduire les risques de contamination. Mais ici il n’y a pas ce type d’aide, du fait de la situation propre à l’Iran. Les gens doivent aller travailler pour gagner leur vie, ce qui accélère la propagation du virus. Quand une personne tombe malade, elle doit rester à la maison pendant 14 jours mais cette personne doit en fait sortir pour travailler.

Et puis nous avons aussi, comme dans le reste du monde, des personnes qui ne croient pas à la science. Malheureusement ils ont une certaine influence et un certain pouvoir, ils font la promotion de remèdes stupides, ce qui met la vie des gens en danger.

Depuis le début de la pandémie, de nombreux Iraniens ont critiqué la gestion des autorités religieuses. Certains reprochent aux ayatollahs, les religieux haut-placés, de non seulement faire blocage aux mesures sanitaires nécessaires, mais aussi et surtout de promouvoir la médecine traditionnelle islamique, ce qui a coûté des vies.

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J’ai des patients qui ont les poumons infectés par le coronavirus, qui sont très malades et qui me disent droit dans les yeux que le virus n’existe pas.

Même si le gouvernement ne le dit pas publiquement, leur politique sanitaire pour gérer la pandémie de Covid-19 est, depuis le premier jour, celle de l’immunité collective. Ils n’ont pas fait de véritable confinement, ils n’ont pas imposé d’interdiction de voler vers les pays à risque et n’ont pas non plus vraiment investi dans une campagne de vaccination efficace.

Je ne comprends pas pourquoi ils ne renforcent pas les restrictions afin d’éviter un effondrement total du système de santé. Je pense qu’il y aura d’autres vagues et, sans décisions politiques radicales, la situation continuera ainsi pour deux autres années.

Comme dans d’autres pays, différents variants du coronavirus circulent en Iran. En avril, dix représentants du Conseil scientifique ont cependant annoncé que le variant circulant le plus dans le pays était le “variant anglais”.

Le 28 février 2020, le député iranien Gholareza Imanabadi a accusé publiquement le ministère de la Santé de cacher les vrais chiffres : “Je le dis clairement, les chiffres annoncés sont un mensonge, vous ne pouvez pas cacher les cimetières”.

Le 1er août 2020, le service de la BBC en persan avait annoncé avoir eu accès à des documents dévoilant que le bilan de la pandémie de coronavirus était trois fois supérieur aux chiffres officiels.

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