Non, les vaccins anticovid ne sont pas responsables de "turbo-cancers"

Depuis le début de la vaccination anticovid, les personnes atteintes de cancer, particulièrement vulnérables face au virus, ont été incitées à se faire vacciner. Des publications trompeuses sur les réseaux établissent un lien entre cette vaccination et une réactivation de cancers en rémission sous une forme très agressive. Des internautes affirment même que ces "turbo-cancers constituent aujourd'hui la majorité des cancers. Ces affirmations sont fausses, selon les différents experts consultés par l'AFP: les "turbo-cancers" n'ont aucune existence scientifique, aucune hausse inattendue de cas ou d'un type de cancers en particulier n'a été observée depuis la vaccination Covid, et surtout, rappellent-ils, il n'y a pas de lien établi à ce jour entre cancer et injections.

"Les gens ayant eu un cancer qui est en rémission, leur cancer se réveille depuis leurs injections en raison des dommages causés à leur système immunitaire par la vaccination": dans une vidéo publiée le 11 novembre 2022, le médecin canadien Charles Hoffe décrit un phénomène qui semble inquiétant.

"De nouveaux cancers sont diagnostiqués et les tumeurs sont plus grosses que jamais, elles semblent croître de manière très agressive, se propager de manière très agressive, et sont très résistantes aux traitements, on les a donc surnommées 'turbo-cancers'", ajoute le Dr Hoffe, citant le cas d'un de ses patients qui a développé en dix mois "la tumeur la plus grosse que j'ai jamais vue" au poumon. Ce médecin est un habitué des fausses affirmations sur le Covid, et a déjà fait l'objet d'articles de vérification par l'AFP Factuel, comme ici au sujet des thromboses et de la vaccination.

En février 2022, Charles Hoffe a été convoqué par l'ordre des médecins et chirurgiens de Colombie-britannique, au Canada, où il exerce comme médecin généraliste, pour avoir "publié sur les réseaux sociaux ou d'autres plateformes numériques des déclarations trompeuses ou fausses sur la vaccination, le traitement et les mesures sanitaires au sujet du Covid 19". Il devrait être entendu par ce comité en février 2023.

L'émission dans laquelle il associe la vaccination Covid à des "turbo-cancers" a été diffusée sur le site d'une importante association américaine anti-vaccin, Children's Health Defense et partagée plus de 1.000 fois sur Facebook depuis le mois de novembre. AFP Factuel a déjà démystifié de fausses allégations sur le Covid diffusée par ce site, comme ici au sujet d'un volontaire pour les tests des vaccins Covid qui aurait "disparu" après être "tombé malade".

Les propos de Charles Hoffe dans cette émission ont été largement diffusés en français sur les réseaux, et l'émission vue plus de 2.000 fois sur VK par exemple. Sur Facebook aussi, la notion de "turbo-cancers" a été très largement reprise, par exemple dans ce post partagé 250 fois depuis fin décembre : "Nouveauté : les cancers fulminants [sic] désormais appelés 'turbo' sont devenus très fréquents alors que anecdotiques avant 2021".

Capture d'écran Facebook le 16 janvier 2023

"Les turbo-cancers? Ca n'existe pas!"

Les spécialistes interrogés par l'AFP Factuel ont d'abord été très surpris par ce terme de "turbo-cancers": "pas du tout un terme scientifique", a assuré Véronique Leray, directrice médicale de la Fondation contre le cancer en Belgique, interviewée le 12 janvier.

"Je n'ai jamais entendu cette expression avant ces derniers mois, de même que tous les chirurgiens ou oncologues avec qui je travaille", renchérit l'oncologue américain David Gorski, interviewé par l'AFP le 14 janvier. "Ca n'apparaît dans aucune étude sur PubMed (un site de publication d'études), c'est un terme inventé de toutes pièces par les antivax".

"Ca n’existe pas, c’est le café du commerce...", a réagi le professeur Bruno Quesnel, directeur du pôle recherche et innovation de l'Institut national du cancer (Inca), auprès de l'AFP le 13 janvier. "Les cancers ont des phases de progression plus ou moins rapides, leur progression naturelle ou sous traitement n’est pas linéaire", a-t-il ajouté, "Il y a des cancers très agressifs, d’autres qui progressent très lentement".

A l'instar de Charles Hoffe qui assure avoir observé dans son cabinet des cancers très avancés en grand nombre, nombreux sont les internautes qui relaient des cas particuliers de personnes dont le cancer se serait déclenché, ou aggravé, après des injections Covid.

Dans ce thread Twitter du 2 janvier vu plus de 14.000 fois, une internaute ajoute le témoignage vidéo d'une jeune femme qui raconte avoir été victime "d'un cancer agressif rare à la suite de l'essai clinique du vaccin Covid Moderna".

Capture d'écran Twitter faite le 16 janvier

Plusieurs publications mentionnent ainsi des cas individuels, comme ce post du 9 janvier très viral sur Twitter, avec plus de 110.000 vues: "Voici ce qu'un personnel soignant en activité vient juste de m'envoyer.. Ça va très mal finir. On arrête quand toutes ces bêtises ? #EncoreUneDose#JusteUnePetiteDose de rien du tout.. En tôle, les ministres et les responsables de tout ce carnage !", avec en image, la copie d'écran ci-dessous :

Capture d'écran faite le 13 janvier 2023

Des rumeurs sur un lien entre le vaccin Covid et le cancer sont apparues il y a de nombreux mois déjà, et l'AFP Factuel a déjà rédigé des articles de vérification sur le sujet, dans lesquels de nombreux scientifiques ont réfuté l’idée que cette vaccination réactiverait les cellules cancéreuses.

Un autre médecin canadien, William Makis, intervient également dans la même émission que Charles Hoffe pour dénoncer, lui, des morts de médecins canadiens, selon lui liées au vaccin anticovid, des affirmations démenties par des experts dans un article de l'AFP Factuel. Lui aussi assure avoir constaté: "des cancers progressant très rapidement, un phénomène extrêmement anormal, sans précédent" selon lui.

Pas de lien

La pharmacovigilance sur les vaccins anticovid est "l'une des plus complètes et importantes jamais enregistrées", rappelle le Pr Pierre Saintigny, oncologue au centre Léon Bérard de Lyon, interrogé par l'AFP le 12 janvier, sans qu'un lien causal avec le cancer soit établi.

Pour le Pr Quesnel, de l'Inca: "ça ne repose strictement sur rien, aucun vaccin n’a jamais décrit d’induction de poussée évolutive dans une pathologie néoplasique [liée à une tumeur, NDLR]", ajoutant que "par ailleurs il n’y a pas de mécanisme crédible qui pourrait expliquer cela, il n’y a pas de rationnel biologique".

Pour expliquer comment les vaccins anticovid pourraient "donner" ou "réactiver" le cancer, des internautes mettent en cause la protéine spike (ou "de pointe") contenue dans les vaccins à ARN messager, : "La protéine spike générée par les #vaccins à #ARNm comme #Pfizer empêche le gène P53 suppresseur de tumeur de jouer son rôle, c'est pourquoi on assiste à une soudaine croissance des cancers de stade 4 parmi les poly-vaccinés", explique cet usager de Twitter.

Des tweets se basent notamment sur une étude qui démontrerait cet effet de la protéine spike, une étude publiée en octobre 2021 dans la revue "Viruses". Elle a fait l'objet d'une rétractation par la revue en mai 2022, ce qui veut dire qu'elle n'a plus de valeur pour la communauté scientifique.

Sur le site de la revue Viruses, les raisons de cette rétractation sont détaillées: "un modèle expérimental impropre avec un impact potentiellement significatif sur les résultats", ou encore "des conclusions sur l'effet de la protéine Spike sur l'immunité adaptative sont trompeuses".

La technologie de l'ARN messager, au lieu de confronter le système immunitaire à une partie d'un virus affaibli ou d'une forme inactivée du virus pour susciter des anticorps, donnent aux cellules un mode d'emploi génétique indiquant à l'organisme comment produire- sur une durée limitée - une partie du virus : la protéine "spike". Les vaccins ne contiennent donc pas la protéine elle-même, mais ils transmettent des instructions contenues dans l'ARN messager.

"Il y a eu des indices, par modélisation, que la protéine spike du Sars-Cov-2 peut interagir avec le gène P53, mais il s'agissait d'une modélisation informatique. A ma connaissance, il n'existe aucun essai direct, biochimique, qui prouverait cette interaction", a expliqué le Dr Gorski à l'AFP.

"Il y a aussi des indices que la protéine pouvait interagir avec le récepteur ACE2 [une protéine clé dans la physiologie du Covid-19, nécessaire à l'entrée du virus Sars-CoV-2 dans les cellules de l'hôte, selon l'Inserm, NDLR], ce qui peut affecter l'activité du gène P53", ajoute M. Gorski. "Cependant, pour provoquer le cancer, il faudrait une inhibition au long terme de l'activité du gène P53 (de plusieurs mois ou années), ce que le vaccin ne produit pas".

Quand bien même il y aurait un lien, il serait trop tôt pour en observer les effets puisque, continue M. Gorski, "ça prend généralement des années entre l'exposition à l'agent carcinogène et le développement d'un cancer".

Des retards de diagnostic dus à la pandémie de Covid

Quant à l'affirmation selon laquelle il y aurait plus de cancers de stade 4 (le plus avancé) aujourd'hui, les chiffres officiels publiés tant en France qu'au Canada ne permettent pas de la vérifier, car ils portent sur la prévalence des cancers en 2018, avant la pandémie.

Aujourd'hui, les spécialistes interrogés par l'AFP, en Europe comme en Amérique du Nord, font état d'un possible retard diagnostic de cancers sur l'année 2020, en raison de la pandémie de Covid qui a perturbé l'accès aux soins et les systèmes de santé dans le monde.

"On n’a pas d’éléments pour dire que les profils, l’incidence des cancers ait changé, en tous cas pas de modification à la fois de proportion, de type histologique caractéristique pour l’instant. Mais au moment du Covid, il y a eu des difficultés de diagnostic. Donc certains patients sont arrivés avec des formes plus évoluées, des masses tumorales plus élevées. On a constaté sur cette période-là, assez rapidement, un peu plus de stades plus avancés", explique le Pr Quesnel.

Pour ce dernier, cette population qui n'a pas été dépistée en raison des perturbations du système de soins en 2020 "peut être considérée comme ayant eu une perte de chance parce que des gens n’ont pas fait l’objet d’un dépistage alors qu’ils l’auraient pu, ou d’une prise en charge précoce de tumeurs qui ont été prises plus évoluées. Par exemple des tumeurs qui étaient résécables [pouvant être enlevées, NDLR] chirurgicalement et qui ont été prises trop tard pour cela".

Mais depuis, assure-t-il, "on est revenu à la normale de ce point-de-vue, même si les impacts sur l’épidémiologie à long terme du point de vue du dépistage, l’impact de cette période de perturbation des soins, il faudra des études de cohorte sur de nombreuses années pour le comprendre".

Dans un mail à l'AFP le 12 janvier, le ministère de la Santé canadien répond sur la situation de l'Etat de Colombie britannique, où exerce le Dr Hoffe: "il y a eu des inquiétudes concernant des cancers parmi la population de Colombie britannique qui auraient pu être sous-diagnostiqués ou diagnostiqués tardivement à cause de la pandémie".

En Belgique, note Véronique Leray, de la Fondation contre le cancer, "il y a une augmentation des cancers en général en Belgique depuis quelques années. On observe en moyenne 71.000 diagnostics de cancer en plus par an", hors 2021, à cause des retards de diagnostics.

Une augmentation générale qui s'explique notamment, dit-elle, "par une population vieillissante, la hausse du nombre de cas enregistrés (+ de diagnostics car un accès plus grand aux médecins), la hausse des 'screenings' [dépistages, NDLR] précoces pour trois cancers (sein, testicules, utérus)".

"La crise du Covid a créé un retard et une sous-utilisation du dépistage et ceci a pu aboutir à des maladies dépistées à un stade plus avancé mais on sait que la vaccination est particulièrement bénéfique aux populations vulnérables et en particulier aux personnes atteintes de cancer", conclut le Pr Saintigny, de Lyon. Pour lui, "il est criminel d’incriminer la vaccination comme 'booster' de la tumeur surtout que la pharmacovigilance ne fait état d’aucun signal dans ce sens".

Dans le même sens, le Pr Quesnel rappelle que "le Covid lui est une menace pour certains patients atteints d’affections néoplasiques, notamment ceux qui suivent des thérapies très immunosuppressives – par exemple certains lymphomes – qui reçoivent des anticorps monoclonaux et ces patients sont à risque".

"Beaucoup de patients sont décédés notamment lors de la première vague Covid, et même dans la période qui ont suivi car les patients ont beaucoup de mal à avoir une réponse vaccinale", rappelle-t-il.

Les patients fragiles et/ou immunodéprimés ont en effet une réponse immunitaire au vaccin souvent plus faible que les autres.