Vaccins anti-Covid: le Serum Institute of India, une réussite en trompe-l’œil

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Premier fabricant mondial de vaccins anti-Covid, le Serum Institute of India appartient à une famille parsie du sud de l'Inde, une communauté aujourd'hui en déclin.

La pandémie de Covid-19 et les difficultés d’approvisionnement en vaccins ont rappelé à quel point l’Inde était un acteur incontournable dans le secteur de la santé mondiale. Le Serum Institute of India, premier fabricant de vaccins de la planète, en est un exemple parmi d’autres. Il est la propriété d’une famille parsie du sud du pays, une communauté qui a donné à l’Inde les fleurons de son industrie, mais dont le déclin semble aujourd’hui irrémédiable. Entretien avec Jean-Joseph Boillot, conseiller à l’Iris, auteur de La Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain aux éditions Odile Jacob.

RFI : Le Serum Institute of India et ses capacités à fournir des vaccins anti-Covid au monde ont fait la Une de la presse ces derniers mois. Ce groupe est la propriété d’une famille, les Poonawalla, peu connue jusque-là. Était-ce le cas également en Inde ?

Jean-Joseph Boillot : La famille Poonawalla compte aujourd’hui en Inde certes, mais cela est sans commune mesure avec la famille Tata. Le groupe Tata est une multinationale depuis une quarantaine d’années déjà. Les chiffres d’affaires ne sont pas comparables, pour l’instant.

Le Serum Institute of India n’était encore qu’une petite entreprise en 2001. Et c’est surtout à la faveur de la crise du Covid-19 que l’on commence à parler de cette famille et de son jeune PDG Adrar Poonawalla. La fréquentation de ses comptes Twitter et Facebook a explosé ces derniers mois. Il est devenu très populaire dans le pays. C’est la grande fierté de l’Inde. Il est vrai que son entreprise est aujourd’hui le premier producteur de vaccins de la planète, non pas en termes de valeur mais plutôt de quantité.

Comme dans beaucoup de succès industriels en Inde, le Serum Institute of India est lié à une saga familiale.

Poonwalla signifie en hindi « le gars de Poona » et Poona, Pune en français, est une ville située à une centaine de kilomètres de Bombay. C’est là que s’est déconcentré tout un ensemble de vieilles familles industrielles de Bombay lorsque la ville est devenue engorgée. C’est là, par exemple, que se trouve la plus grande usine du groupe Tata qui fabrique des camions et des voitures. C’est un peu le cœur du capitalisme industriel indien.

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Poonawalla est un groupe familial comme beaucoup d’autres, qui n’avait pas forcément vocation à grandir. L’entreprise est fondée par le père, Cyrus, qui en réalité est un commerçant comme beaucoup de Parsis (une communauté originaire de Perse dont la religion est le zoroastrisme et qui a fui les persécutions de l’islam chiite dominant, ndlr). C'est une communauté qui s’est imposée petit à petit dans la sphère économique et industrielle en Inde.

Le groupe des Poonawalla a suivi un peu le même processus. Il est dirigé aujourd’hui par une fondation privée, exactement comme le groupe Tata, un charity trust, de façon à ce que ça ne sorte pas du contrôle familial. C’est un mélange à la fois de philanthropie, de paternalisme et de capitalisme prédateur qui rend très difficile la compréhension et la lisibilité de ces groupes.

Le Serum Institute of India est pourtant coté à la Bourse de Bombay.

En France, on a du mal à comprendre que l’on puisse être noir et blanc. Et que tout ne se résume pas à cette opposition des contraires. Les groupes parsis, c’est à la fois de la philanthropie – ils sont très engagés socialement – ; du paternalisme, parce que ce sont des groupes familiaux ; du capitalisme, car ils sont cotés en Bourse et qu’il faut rentabiliser le capital que l’on emprunte et également de l’opportunisme. C’était le cas de Cyrus Poonawalla qui a vu dans la fabrication de millions de vaccins pour l’Inde – il ne pensait pas exporter à l’origine – une opportunité d’affaires.

Cela rappelle les États-Unis où ce sont des écoles protestantes puissantes qui sont derrière le capitalisme américain. Elles font de la philanthropie, mais cela ne les empêche d’avoir des hommes d’affaires redoutables. Bill Gates en est le parfait exemple. C’est le cas également de Marc Zuckerberg, le patron de Facebook

Quel est le poids aujourd’hui des Parsis dans le capitalisme indien ?

Les Parsis sont assez circonscrits à la région de Bombay. Une partie de la communauté était installée à Calcutta, mais elle a plutôt périclité dans cette ville. C’est une communauté qui s’est imposée en affaires. On parle beaucoup du groupe Tata, mais il y a aussi le groupe Birla. Ces familles se sont taillées dans les années 1960–70 la part du lion dans l’industrie indienne. C’est d’ailleurs en 1966 que Cyrus Poonawalla fonde le Serum Institute of India.

Le problème aujourd’hui est que cette communauté décline démographiquement d’une façon vertigineuse. Elle n’arrive plus à se reproduire. Aujourd’hui, économiquement et démographiquement, l’ère du temps n’est plus aux Parsis. Le Serum Institute of India donne l’impression qu’ils reviennent sur le devant de la scène, ce qui est faux. Aujourd’hui les grands groupes qui pilotent le capitalisme indien sont plutôt des groupes hindous, voire hindouistes, comme le groupe Relliance, propriété d’une famille de Marwaris. Ce sont des capitalistes du Gujarat, des purs et durs. Les Marwaris, ce sont « les hommes du désert de la mort ». Les Parsis ne sont plus en pointe aujourd’hui.

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